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Deux films : Bienvenue dans les enfers communautaires

samedi 23 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/cinema/et-il-y-eut-un-matin-et-a-chiara-bienvenue-dans-les-enfers-communautaires?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220413&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

« Et il y eut un matin » et « A Chiara » : bienvenue dans les enfers communautaires

Sorties ciné

Par Olivier De Bruyn

Publié le 13/04/2022 à 9:00

Un village arabe encerclé et coupé du monde sans raison par l’armée israélienne. Une ville de Calabre où une jeune fille découvre que sa famille appartient à la mafia. Dans leurs nouveaux films, l’Israélien Eran Kolirin et l’Italien Jonas Carpignano mettent en scène des communautés soumises à des lois politiques, sociales et morales aussi absurdes que destructrices.

« Et il y eut un matin » : mieux vaut en rire

Il n’avait aucune envie de revenir dans son village natal et il n’avait pas tort… Sami, un Arabe israélien vivant à Jérusalem avec femme et enfant, est contraint de retourner « chez lui », dans le village où il est né et a grandi, pour assister au mariage de son frère. Décidé à fuir le plus rapidement possible une fois la noce achevée, Sami, atterré, s’aperçoit le lendemain du mariage que le village est encerclé par l’armée israélienne pour des raisons inconnues et qu’il lui est impossible de quitter les lieux.

Dans ce bled coupé du monde et figé dans une situation absurde, les esprits s’échauffent dangereusement et les comportements des uns et des autres fluctuent entre le ridicule et l’inquiétant. Un chauffeur de taxi désœuvré au volant de son véhicule tourne désespérément en rond dans les mêmes ruelles, un caïd local obtus profite honteusement du désordre ambiant, on en passe… Sami, lui, s’exaspère de ne pas pouvoir rentrer à Jérusalem, se désespère d’être séparé de sa maîtresse et voit ses relations avec sa femme et sa famille s’envenimer d’heure en heure.

Une sombre farce

Le talentueux Eran Kolirin, auteur en 2007 de La visite de la fanfare, une comédie politique sur une fanfare égyptienne égarée en Israël qui a connu un triomphe dans le monde entier, aime évoquer des sujets graves en ne cédant jamais à l’esprit de sérieux et au didactisme. Il le confirme dans Et il y eut un matin, une fiction inspirée par le roman éponyme du journaliste et écrivain Sayed Kashua.

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En plantant sa caméra dans un village arabe d’Israël assiégé par l’armée, le cinéaste met en scène le confinement politique, social et moral subi par une communauté qui ne sait plus à quel saint se vouer pour échapper à la démence. « Les Arabes d’Israël sont les invisibles de notre pays, raconte Eran Kolirin. Ils vivent en démocratie, mais n’ont pas les mêmes droits que les autres, ils se trouvent coincés dans une position intenable et s’en sentent coupables vis-à-vis des Palestiniens de Cisjordanie. Leur identité est ainsi mise à mal. Le seul territoire qu’il leur reste est leur maison. » À la fois cocasse et glaçant, ce film subtil sur un enfer communautaire confirme le talent d’un metteur en scène qui, envers et contre tout, préfère en rire. En rire jaune…

« Et il y eut un matin », de Eran Kolirin. Sortie le 13 avril.

***

« À Chiara » : la mafia ordinaire

Elle s’apprête à fêter les 18 ans de sa sœur aînée et ne se doute pas que sa vie est sur le point de basculer. Chiara, 16 ans, vit dans l’insouciance de son âge et ne pense qu’à s’amuser avec ses amies au lycée et dans des virées nocturnes en bord de mer. Mais, au lendemain de l’anniversaire de sa sœur, son paysage familier se décompose. Le père de Chiara a disparu et une vilaine rumeur prétend que ce dernier est un chef mafieux, recherché activement par la justice et la police. Une rumeur bientôt confirmée. Chiara, malgré son jeune âge, tente de comprendre pourquoi son paternel travaille pour l’organisation criminelle et, surtout, cherche par tous les moyens à le retrouver.

La pieuvre de la misère

Depuis ses débuts en 2017 avec Mediterranea, le cinéaste italien Jonas Carpignano filme inlassablement la même ville de Calabre : Gioia Tauro, une agglomération déshéritée de 20 000 habitants où il réside et qui lui semble représentative de certains maux de notre époque. Après avoir mis en scène le sort douloureux réservé sur place aux migrants africains dans son premier film, le cinéaste s’est intéressé à la délinquance juvénile de la communauté rom de Gioia Tauro dans sa fiction suivante : A Cambria, sortie sur les écrans en 2019.

Dans A Chiara, aujourd’hui, Jonas Carpignano zoome sur l’influence de la mafia dans cette ville calabraise déshéritée où, hélas, toutes les conditions sont réunies pour que prospèrent les réseaux de l’économie clandestine. En suivant pas à pas la quête obsessionnelle de sa jeune héroïne, le cinéaste, aux antipodes des figures imposées et spectaculaires des films sur la « pieuvre » (aucune image de violence ou de mafieux armés jusqu’aux dents dans cette fiction économe de ses effets), met en scène une double histoire de famille. Celle de Chiara, cette adolescente contrainte de considérer avec un autre regard son père tant aimé, et celle de cette mafia « ordinaire » qui, depuis plusieurs générations, profite de la déréliction ambiante pour imposer ses lois sur une communauté. Une double histoire pour un film puissant.

« À Chiara  », de Jonas Carpignano. Sortie le 13 avril.