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France : « Protéger ou disparaître » : le livre prophétique de Philippe Cohen en 1999 pour comprendre le vote Le Pen en 2022

samedi 23 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/agora/lectures/proteger-ou-disparaitre-le-livre-prophetique-de-1999-pour-comprendre-le-vote-le-pen-en-2022?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220415&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D


« Protéger ou disparaître » : le livre prophétique de Philippe Cohen en 1999 pour comprendre le vote Le Pen en 2022

Indispensable

Par Etienne Campion

Publié le 15/04/2022 à 11:30

Dès 1999, dans un livre aux analyses prémonitoires, notre ancien collaborateur Philippe Cohen, décédé en 2013, écrivait que, face à la montée des insécurités sociales et urbaines, « nos dirigeants seront bientôt confrontés à un choix radical : protéger ou disparaître ». Cette élection ne lui a jamais autant donné raison.

Tous sociaux-protectionnistes ? Pouvoir d’achat, retraites, insécurité… Quel dénominateur commun pour résumer les thématiques de ce second tour, sinon ce consensus pour dire qu’il est urgent de « protéger » les Français ? Comme souvent lors d’une présidentielle, répondra-t-on d’abord ? C’est la ligne idéologique de toujours de Marine Le Pen, argueront certains ? Certes, mais ce scrutin a quelque chose de particulier. D’abord par son contexte historique. Le retour du fameux « tragique de l’Histoire » – formule surannée mais qui a le don de regrouper sous une seule et même appellation aussi bien les gilets jaunes que la crise sanitaire et la guerre en Ukraine – a achevé de remettre sur le devant de la scène la fonction première de l’État : son rôle protecteur.
Protéger !

« Protéger, protéger, protéger. » Emmanuel Macron lui-même, pourtant autrefois apôtre d’une pensée valorisant la prise de risque individuelle au nom de la réussite, s’y est résolu. Cette énumération vient d’un tweet présidentiel en date du 9 novembre dernier, dans lequel il résume l’esprit de son discours du jour, où le mot « protéger » est employé à neuf reprises. Mais cette rhétorique est plus généralement macronienne depuis la crise sanitaire – c’est parce qu’il incarne ce tournant que le « quoi qu’il en coûte » est passé à la postérité – et plus encore depuis l’invasion russe de son voisin ukrainien.

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Que l’on estime que cette mue idéologique est liée au cynisme tactique du président ou qu’elle relève d’une prise de conscience – comme c’est la conviction de Jean-Pierre Chevènement, qui affirme dans nos colonnes le soutenir car « Emmanuel Macron de 2022 n’est plus le Emmanuel Macron de 2017 » –, reste que le chef d’État n’avait peut-être aucune autre option que celle-là : il lui fallait protéger ou disparaître. C’est la thèse d’un livre, hélas trop méconnu du grand public, qui aurait permis il y a plus de vingt ans à notre classe politique de comprendre cette équation, sans arriver là où nous sommes, avec un RN aux portes du pouvoir. Protéger ou disparaître. Les élites face à la montée des insécurités (Gallimard) a été écrit en 1999 par notre regretté collaborateur Philippe Cohen. À une époque où émeutes en banlieues, référendum de 2005, crise économique, populisme et vote Le Pen n’avaient pas encore fracassé le consensus consistant à penser qu’une société ouverte aux flux de toutes natures (économiques, humains, monétaires) était la panacée. Seul le chômage commençait à poindre, de même que certaines problématiques sécuritaires.

Philippe Cohen y prophétisait pourtant que gauche et droite finiraient balayées, faute d’avoir su répondre à la demande de protection des Français, dont cette apostrophe à l’Histoire résume l’esprit : « Si les gouvernants ne peuvent plus protéger les populations qui les ont élus, à quoi servent-ils ? Les élites seront bientôt confrontées à un choix radical : protéger ou disparaître. » « La sécurité des personnes, des biens et de l’avenir est, depuis le Moyen Âge, le socle du contrat social » écrivait-il, insistant sur le progrès des hommes comme progrès de leur sécurité : « L’histoire du progrès se confond avec l’extension de la sécurité des personnes et des biens, la conquête de la dignité dans la vie professionnelle par le droit au travail et au revenu, l’assurance croissante de vivre tranquillement ses vieux jours. » Sauf que « depuis une vingtaine d’années, ces trois attributs du progrès social, garantis par le capitalisme de l’après-guerre, sont remis en cause. L’insécurité, que l’on croyait définitivement vaincue, revient en force. »

Toute la subtilité de la pensée de Philippe Cohen consiste à ne pas dissocier insécurité sociale et « insécurité urbaine », comme il l’appelait. En somme, à ne pas dissocier une insécurité qu’on pourrait qualifier un peu hâtivement « de droite » et une insécurité « de gauche » : « L’assurance d’une présence policière ne délivre pas de l’angoisse du chômage ou de l’incertitude touchant la retraite. À l’inverse, l’insécurité urbaine ne permet pas de jouir pleinement d’une retraite bien gagnée. »

Triple insécurité

Ce syncrétisme, c’est exactement ce que les penseurs et les politiques de gauche et de droite, par confort moral autant que par hémiplégie analytique, se sont empêchés de faire : « Si l’on accepte de regarder les choses d’un point de vue ordinaire, l’insécurité apparaît en effet comme le fil rouge de notre société. » Cette insécurité-fil rouge est donc triple, selon lui : « Cette montée de l’insécurité urbaine, sociale et financière, les gouvernements, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, qu’ils soient de gauche ou de droite, se révèlent impuissants à l’enrayer. La montée de ces trois insécurités nous ramène progressivement à l’ère de la précarité générale. » Et il remarquant avec pertinence que « chacune est traitée dans une rubrique distincte des médias : la violence urbaine relève de la section “société”, le chômage du “social” et l’épargne de la “finance”. Pourtant, ces trois insécurités fondamentales – chômage, retraite, vie urbaine – se nourrissent mutuellement, finissant par engendrer une angoisse diffuse. Nous ne découpons pas notre vie comme un gouvernement distribue ses compétences. »

Philippe Cohen distingue également trois temporalités d’insécurité, dont celle pesant sur les retraites constitue le cœur même de l’insécurité sur l’avenir, et l’on songe d’autant mieux à la polarisation de cette présidentielle autour de la question de l’âge de départ à la retraite : « Nous vivons de façon simultanée les trois temporalités auxquelles renvoient ces menaces fondamentales : les violences urbaines installent l’insécurité de l’immédiat ; le chômage et la précarité engendrent l’insécurité du présent ou du futur proche ; enfin, les incertitudes pesant sur les retraites ajoutent à tout cela l’insécurité de l’avenir. »

Nouveaux clivages et prophéties

Cohen mettait d’ailleurs le doigt sur les ravages du « cercle de la raison », ses défenseurs estimant en fait que ce qui déplaît au peuple n’est finalement qu’un dommage collatéral dérisoire par rapport à la bonne marche du monde : « Cette montée de l’insécurité, les élites la jugent inévitable car elle est censée nourrir le dynamisme économique de nos sociétés. » 250 pages durant, il analyse cette prise de procession pernicieuse d’une idéologie venue d’en haut, faisant « système », orientant les politiques et le rôle de l’État selon une vision du monde très particulière. Il annonçait ainsi dès 1999 que cette problématique de l’insécurité donnerait lieu à de nouveaux clivages et l’abstention : « Le basculement de nos sociétés dans l’insécurité s’accompagne de l’effacement des clivages politiques anciens, que traduisent à la fois le zapping électoral et la montée de l’abstention. Le modèle néolibéral qui s’impose porte en lui l’abolition de la politique. » Sans compter, dans cette histoire, le rôle de l’Union européenne : « En toile de fond, c’est la question de l’État, de la nation et de la République qui crée une fracture à l’intérieur de chaque camp. Le clivage de Maastricht, chassé par la porte, a resurgi par la fenêtre. »

Insécurité des banlieues que la République a désertées, remplacée par un modèle américain d’intégration, communautarisme, faillite de la politique de la ville, passage « de la protection à l’assistance », aveuglement de la gauche sur les questions sécuritaires et désertion en rase campagne sur les questions sociales, dépassement du cadre de l’État-nation, pénétration de l’idéologie néolibérale à Bercy, renoncement à une vraie politique de la demande dans le cadre européen, faillite de notre industrie, libre-échangisme à tous crins, et même diabolisation des « beaufs » par le « beaufisme de gauche » et l’ère Canal +… Philippe Cohen avait nommé tout cela dès 1999.

Réconcilier les deux rives

Avec Protéger ou disparaître, Philippe Cohen a donc donné des armes pour comprendre les mutations de la société française aux tenants de la pensée critique qui cherchaient à échapper aux appartenances partisanes dévitalisantes, ne voulant ni d’une gauche sans la nation, ni d’une droite sans le social, aux souverainistes et républicains qui tenaient à maintenir le fameux dialogue entre « les deux rives ». D’ailleurs, en conclusion du livre, Philippe Cohen tient ces mots qu’on croirait pensés comme un guide de survie à destination des électeurs de gauche paumés de 2022 : « L’enjeu n’est pas de convaincre militants et électeurs de gauche de se “droitiser” par un métissage politique audacieux, mais de les aider à penser ce qui nous arrive à tous, droite et gauche confondues : le clivage qui, jusqu’à présent, a structuré la vie politique de notre pays, et dans la majeure partie du monde développé, est en train de se déplacer, avec pour effet décisif de lier de plus la question sociale à celle de l’État-nation. »

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S’il est seul à tenir la plume, Philippe Cohen a traduit dans ce livre tout une pensée qui surgissait dans le mouvement intellectuel français et était incarnée par la Fondation Marc-Bloch (renommée ensuite Fondation du 2-Mars), et dont il fut à l’initiative. Ce qui donna ensuite une armature à ce qui sera le programme de campagne de Jean-Pierre Chevènement. Sur le plan purement intellectuel, Philippe Cohen a été l’un des pionniers de ce que l’on pourrait appeler les « penseurs de la fracture sociale », après Marcel Gauchet et Emmanuel Todd.

On sent d’ailleurs de fortes influences de Philippe Cohen dans les travaux de Christophe Guilluy, dont les ouvrages sur la « France périphérique » et l’« insécurité culturelle » ont trouvé un puissant écho. Guilluy cite d’ailleurs Cohen dans l’introduction de LaFrance périphérique (2014) en ces termes : « Des Bonnets rouges à Hénin-Beaumont, des zones rurales aux espaces « périurbains subis », la France des oubliés, celle des plans sociaux, est en train, par le bas, de remettre en cause l’édifice. Sûres de leur choix, les classes dominantes croient encore à la pertinence du modèle économique et sociétal. Elles oublient qu’on ne fait pas société en tenant à l’écart les plus modestes, c’est-à-dire la majorité de la population. (…) Protéger ou disparaître annonçait déjà le journaliste Philippe Cohen en 1999. Les classes dirigeantes n’ont pas protégé… »

Mouvement inexorable

Christophe Guilluy insiste à longueur de livres et d’entretiens, comme récemment dans Marianne : pour lui, ce mouvement est inexorable. « Nous avons affaire à un double mouvement, existentiel et social, des classes populaires dans les démocraties occidentales. Ce mouvement est historique, général, et il ne s’arrêtera pas. » Il poursuit ce qu’écrivait Philippe Cohen dans Protéger et disparaître : « C’est là un de ces mouvements historiques qui, pour la vitesse, tiennent plutôt de la banquise que du météorite. Mais il est inexorable, car il procède des fondements mêmes de la gauche et de la droite : la politique et la souveraineté nationale. » On aimerait faire entendre l’avertissement à Emmanuel Macron, à l’heure où la mécanique démocratique semble ne jamais avoir été aussi abîmée…

Par Etienne Campion