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Exposition : À Paris, « Allemagne, années 1920 » explore la catastrophe historique en germe

mercredi 8 juin 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/arts-plastiques/a-paris-allemagne-annees-1920-explore-la-catastrophe-historique-en-germe?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220607&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Ces années précèdent l’abîme, la catastrophe civilisationnelle du nazisme et sa traîne de persécution et de crime. Crédit photo : Sasha Stone (domaine public)

À Paris, « Allemagne, années 1920 » explore la catastrophe historique en germe

Exposition

Par Mikaël Faujour

Publié le 07/06/2022 à 11:14

Deux collections et deux regards pour le prix d’une : c’est ce que propose le Centre Georges Pompidou, à Paris, pour découvrir le bouillonnement de Berlin des années 1920. En négatif, implicitement, se dégagent des analogies avec notre temps aux airs de mise en garde.

Balafré de slashes – / Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander / –, le titre complexe de cette double exposition traduit l’impossibilité à résumer le foisonnement de cette décennie et l’entrelacement de deux expositions pour n’en former qu’une. D’une part, une rétrospective du photographe majeur August Sander (1876-1964), auteur d’un panorama documentaire quasi encyclopédique de la société allemande, par ses portraits « typologiques » où l’individu représente un groupe social (du paysan au prolétaire urbain, de l’artisan ou de l’intellectuel au capitaine d’industrie capitaliste). D’autre part, un parcours à travers les productions culturelles de l’époque centré sur la Nouvelle Objectivité, courant artistique en rupture avec l’intériorité psychologique et la stylisation expressionnistes.

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D’une figuration souvent sobre et descriptive, la Nouvelle Objectivité veut mettre à nu les transformations sociales contemporaines. La notion de Gebrauch (« utilité ») résume l’ambition didactique d’écrivains et artistes privilégiant un style « froid », neutre, simple. D’un style plus vigoureux et d’un ton grinçant, c’est cependant avec virulence qu’Otto Dix et George Grosz dépeignent une société qui s’efforce à dissiper les traumatismes de la guerre et l’humiliation du traité de Versailles dans l’insouciance hédoniste et la débauche. Le dessin préparatoire du triptyque La Grande ville d’Otto Dix rend l’ambigu sortilège de la ville : fascinante par ce qu’elle emporte d’ivresse, d’érotisme et de joie sans frein, et obscène également en sa juxtaposition d’éclopés de guerre, de putains et de mondains qui s’arsouillent dans les night-clubs au son du jazz. Berlin a l’allure vénéneuse de tentations de saint Antoine.

Avant l’abîme

En pleine croissance, la ville compte quatre millions d’habitants et voit s’étendre le progrès technique et le confort : l’électricité habille les nuits de lumière ; la radio se diffuse ; design et architecture modernes (portés par le mouvement Bauhaus en premier lieu) accompagnent l’émergence de la classe moyenne. Les mœurs se libéralisent : les femmes s’émancipent – sur le plan civique, avec le droit de vote dès 1919 (contre 1944 en France…), mais aussi sur le plan sexuel – et l’homosexualité, le travestissement et autres jeux de genre sont acceptés car, analyse Rainer Metzger, « […] comme aucune autre auparavant, la métropole culturelle Berlin est ouverte pour ce moment précieux à la diversité et au mélange. Le mélange des sexes, des penchants sexuels, des races et des classes. Les Années folles étaient avant tout tolérantes, et dans ce domaine Berlin était vraiment leur capitale. » (1920s Berlin, Taschen, 2017)

Impossible de voir l’expo sans penser à la suite : nous savons bien sûr que ces années précèdent l’abîme, la catastrophe civilisationnelle du nazisme et sa traîne de persécution et de crime. Visionnaires, les œuvres révèlent la valeur « sismographique » que revêt parfois l’art, tant les artistes ont saisi la psychologie sociale de ces années trépidantes, leur refoulé.

Une colère dégagiste

Sous l’extravagance des spectacles et la sophistication comme irréelle de ces « Années folles », la pulsion de mort et le ressentiment pointaient. George Grosz écrivait : « De partout retentissaient des chants de haine car tout était haï : les juifs, les capitalistes, [...], les chômeurs […], les hommes politiques, […] et encore et toujours les juifs. C’était une débauche d’incitation à la haine, la république était impuissante, quasiment inexistante […]. Nous vivions dans un monde entièrement négatif, couronné d’une écume aux couleurs gaies, que beaucoup prenaient, à la veille de la nouvelle barbarie, comme la véritable Allemagne, un pays heureux » (monographie Taschen, 1994). La même intuition habitait Siegfried Kracauer : « Dans les rues de Berlin, il n’est pas rare que l’on soit assailli quelques instants par la pensée qu’un jour, sans crier garde, tout va éclater » (1920s Berlin). Et tout éclata en effet.

Tandis qu’une colère « dégagiste » traverse le monde – dont les gilets jaunes, en France, ont été l’une des manifestations –, les commissaires de l’exposition l’assument comme une mise en garde : « Un tel regard sur cette histoire allemande, dans le contexte d’une Europe contemporaine, qui voit l’expansion des mouvements populistes et de sociétés fracturées alors que s’impose la révolution numérique, ne peut manquer de souligner les résonances politiques et analogies médiatiques entre les situations d’hier et d’aujourd’hui » (catalogue de l’exposition).

Anecdotique dans l’exposition, le courrier anonyme d’un ouvrier daté de 1932 résume pourtant particulièrement cette colère froide teintée de ressentiment, qui est sur le point d’éclater – et invite à s’interroger sur le prix à payer quand on n’en tient pas compte :

« Je rêve qu’un jour au transmetteur

Je puisse parler – sans aucune censure

Une fois seulement cracher ma haine pure

Cracher du feu seulement pour une heure

Il faudrait qu’une fois au micro j’essaye

De raconter, sans aucune ironie

À quoi ressemble un jour de ma vie

Rien de plus – ce serait une merveille

De voir leurs vieilles gueules abasourdies

Aux petits-bourgeois bien enveloppés

Bercés de jazz et rumba toute la journée

Tous ceux qui devant le poste accroupis

Réclament le discours d’Hindenburg, bouffonneries

Lorsque soudain : "Attention ! Écoutez bien !

Une ouvrière ! Sujet choisi : l’enfer quotidien (…)." »