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Iran 1979 : Après la chute du chah, les illusions perdues des féministes occidentales en voyage à Téhéran

lundi 19 décembre 2022, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/12/18/apres-la-chute-du-chah-les-illusions-perdues-des-feministes-occidentales-en-voyage-a-teheran_6154920_4500055.html

Après la chute du chah, les illusions perdues des féministes occidentales en voyage à Téhéran

Par Valentine Faure

Publié aujourd’hui 18.12.22 à 08h00, mis à jour à 08h00

Récit
En mars 1979, une poignée de militantes européennes rejoignent la capitale pour épauler les Iraniennes descendues dans la rue afin de protester contre l’obligation de porter le voile voulue par Khomeiny.

Photo : La délégation de militantes féministes, le 21 mars 1979, à Téhéran. Parmi elles, de gauche à droite : les journalistes Katia Kaupp (en arrière-plan, qui tient ses lunettes), Sylvie Caster (en robe fleurie), la militante Alice Schwarzer (au second plan), Marie-Odile Fargier (en jupe plissée), l’écrivaine Anne Zelensky (au second plan, en lunettes noires), les journalistes Claude Servan-Schreiber (les bras croisés) et Claire Brière (en noir, avec le cahier), la philosophe Hélène Védrine (en retrait, en col roulé), l’autrice Michèle Perrein (la main sur le menton), la maire de Dreux Françoise Gaspard, les journalistes Catherine Clément (avec les lunettes), Maria Antonietta Macciocchi (en jupe) et Michèle Manceaux. <img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/998/630/0/75/0/a6ce777_247229-3299406.jpg » alt=" MICHELINE PELLETIER/GAMMA-RAPHO

Le 19 mars 1979, à 0 h 57, le vol Paris-Téhéran décolle avec à son bord dix-huit Européennes, « bien décidées à mettre au pas Khomeyni », comme l’écrira l’une d’entre elles, l’intellectuelle italienne Maria Antonietta Macciocchi (décédée en 2007). Il y a là des ­journalistes, Martine Storti, de Libération, Michèle Manceaux (décédée en 2015), de Marie Claire, Claude Servan-Schreiber, directrice de F Magazine, les écrivaines Anne Zelensky et Paula Jacques, la philosophe Catherine Clément, reporter au Matin de Paris, Françoise Gaspard, maire PS de Dreux…

La délégation tient à témoigner de la situation des Iraniennes dans un pays qui vient de passer de la dictature du chah, Mohammad Reza Pahlavi, à la République islamique, bientôt officiellement proclamée. Rouhollah Khomeyni, qui vivait en exil à Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, depuis quatre mois, a fait ce même trajet quelques semaines plus tôt, le 1er février, et a été accueilli triomphalement à Téhéran.

Après cinquante-six ans de règne autoritaire des Pahlavi, le guide religieux suscite un enthousiasme certain. Le directeur de Libération, Serge July, présent dans l’avion avec lui, décrit dans son journal le projet khomeyniste comme un « chiito-socialisme » qui entend prendre en charge tous les aspects de la vie sociale. Le philosophe Michel Foucault loue sa « spiritualité politique ». « Cet imam était l’incarnation du bien, par rapport au chah, qui était l’incarnation du mal, se souvient Martine Storti, 76 ans, dans son appartement parisien. On était absolument contre le chah, ça, c’était clair. Après, à la place du chah, quoi ? »

Tête nue, pour protester

Pour les Iraniennes, la réponse à cette question commence à se préciser. Le 6 mars, depuis la ville sainte de Qôm, où il réside désormais, l’ayatollah Khomeyni impose le port du voile. Les Iraniennes ont activement participé à la révolution contre le chah. Elles ont protesté voilées, pour marquer leur opposition à ce dictateur installé par la CIA, qui a conduit le pays vers une occidentalisation brutale.

Mais, après les déclarations de Khomeyni, dès le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, et pendant plusieurs jours, elles descendent par milliers dans la rue, souvent tête nue, pour protester contre l’obligation de se voiler. C’est le premier geste d’opposition politique depuis le retour de Khomeyni. L’unanimité anti-chah commence à se défaire. « Téhéran 1979, c’est le début de tout ce qui se joue aujourd’hui », analyse Martine Storti. Pour les féministes iraniennes qui découvrent leur nouvelle réalité politique. Et pour leurs consœurs occidentales qui sont confrontées à des interrogations et des querelles qui les travaillent encore quarante ans plus tard.

Photo : Le 9 mars 1979, à Téhéran, des femmes protestent contre l’obligation de renoncer au style occidental. <img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/1043/630/0/75/0/207a617_247221-3299406.jpg » alt=" UPI/AFP

Les militantes françaises ne connaissent « rien » sur la question du voile, comme elles le concèdent volontiers aujourd’hui, pas plus sur le chiisme. Mais elles adoptent la logique suivante : « Puisque des Iraniennes qui se disent pour l’émancipation des femmes ne veulent pas du voile, on les soutient », explique Martine Storti. Kate Millett, figure du mouvement féministe américain (décédée en 2017), autrice du best-seller La Politique du mâle (Stock, 1971), est déjà à Téhéran. Elle est venue à la demande de féministes iraniennes pour parler lors de la Journée internationale des femmes. Sylvina Boissonnas, Claudine Mulard, Michelle Muller et Sylviane Rey, des militantes du Mouvement de libération des femmes (canal Psychanalyse et politique), rejoignent l’activiste américaine et tournent le court-métrage documentaire Mouvement de libération des femmes iraniennes, année zéro, sur les manifestations.

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L’Américaine cherche à mobiliser d’autres Françaises. Depuis la capitale iranienne, Kate Millett appelle Claude Servan-Schreiber, qu’elle a rencontrée aux États-Unis, dans les années 1970, en plein Women’s Lib. Il faut « faire du tapage, trouver des personnalités », lui explique Kate Millett. La directrice de F Magazine (qui ­cessera de paraître en 1982) contacte la plus éminente de toutes : Simone de Beauvoir. « Elle n’était pas commode, se souvient-elle aujourd’hui. Elle me considérait comme une bourgeoise réactionnaire, suppôt du capitalisme. » La journaliste est alors l’épouse de Jean-Louis Servan-Schreiber, dont l’illustre famille est propriétaire de journaux, dont celui qu’elle dirige.

Accord et désaccords

Mais l’affaire dépasse les questions d’affinités : Simone de Beauvoir dit oui tout de suite. Des signataires prestigieuses comme les écrivaines Marguerite Duras et Benoîte Groult, l’avocate Gisèle Halimi, la philosophe Annie Leclerc et même l’actrice Jane Fonda se joignent à ce qui devient le Comité international du droit des femmes. Une conférence de presse est organisée à la hâte le 15 mars dans les locaux de la Ligue des droits de l’homme. En turban et gilet rouges, Simone de Beauvoir explique à l’assemblée l’objet de ce nouveau groupe : « S’informer en permanence sur les événements qui peuvent modifier ou affecter la condition féminine où que ce soit dans le monde. »

Elle annonce aux journalistes la première mission : l’envoi d’une délégation à Téhéran. La discussion devient immédiatement houleuse. « Dans la salle, des Iraniennes, des Iraniens s’élèvent contre le départ de la délégation, écrira Claude Servan-Schreiber dans F Magazine. D’autres l’approuvent. Un homme lance “Ce n’est pas le bon moment.” Simone de Beauvoir bondit : “J’ai vu beaucoup de pays et j’ai vu beaucoup de révolutions. Chaque fois qu’il s’agissait de défendre les femmes on me disait que ce n’était pas le bon moment.” »

Photo : Simone de Beauvoir avec son turban lors d’une conférence de presse du Comité international du droit des femmes, le 15 mars 1979, à Paris. <img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/972/630/0/75/0/2a9aafb_247225-3299406.jpg » alt=" DANIEL SIMON/GAMMA-RAPHO

Au sein du mouvement féministe, « il y avait des désaccords », se remémore Martine Storti. « Comme pour les questions des condamnations pour viol – “faut-il porter plainte contre un violeur arabe sachant que la justice est raciste ?”, se demandaient certaines –, il y avait cette idée que le féminisme peut être porteur de racisme », explique l’ancienne journaliste. Sur la question de la solidarité des Occidentales avec les femmes du « Tiers Monde », comme on appelait alors les pays en développement, Simone de Beauvoir est claire. Elle le redira plus tard, dans un entretien à La Revue d’en face, en 1981 : « Il ne faut pas se laisser intimider par le fait que nous sommes ­occidentales. Il est des intérêts féminins, féministes, qui dépassent toutes les ­différences de nations, de régimes. »

Simone de Beauvoir, malade, ne sera pas du voyage. Claude Servan-Schreiber réussit à faire payer quelques billets à Air France. Libération n’a pas pu financer le voyage de Martine Storti, qui sera hébergée dans la chambre de Katia Kaupp, journaliste au Nouvel Observateur. Le groupe compte aussi la cinéaste égyptienne Leila Abou-Seif, la fondatrice du magazine féministe allemand Emma, Alice Schwarzer, la reporter d’Antenne 2 Gaëlle Montlahuc, les photographes Micheline Pelletier-Lattès et Martine Franck… Une seule connaît bien l’Iran, Claire Brière, journaliste à Libération. Elle a servi de guide à Michel Foucault lors de ses deux voyages dans le pays, en 1978.


Téhéran ville ouverte

Cette nuit du 19 mars, dans l’avion, les femmes de la délégation se repassent un coran pour en lire les versets qui concernent les femmes. Elles s’entraînent à nouer des foulards qu’elles ont découpés dans un grand coupon de tissu noir. « Je leur disais : “Attendez au moins qu’on vous dise de le mettre !” », s’amuse Martine Storti. Ce ne sera pas le cas. La délégation débarque à Téhéran sans encombre, sous le regard omniprésent de Khomeyni, dont le visage sévère est déjà reproduit partout. « C’était le bordel, ça m’a ­rappelé Paris en 1944, se souvient la philosophe Catherine Clément. Une ville ouverte où n’importe qui faisait n’importe quoi, avec des hommes armés partout. »

« Il y avait de profondes divisions entre femmes. Au bout de trois ou quatre jours, je me suis dit : “Quel guêpier !” » Claude Servan-Schreiber

Les voilà dans la douceur du printemps téhéranais, prenant la pose pour une photo, manteau sous le bras, clope au bec, foulard remis dans la besace. Direction le vieux Park Hotel tout décati, où sont logés les journalistes français. Il y a là Christine Ockrent, qui fera polémique en interviewant, le 29 mars, Amir Hoveyda, l’ancien premier ministre du chah, dans sa prison, quelques jours seulement avant son exécution.

Les Américains logent à l’Intercontinental, mais pas Kate Millett, qui a dû partir le matin même : elle a été expulsée pour « provocation contre la révolution islamique ». Dans le récit qu’elle fera dans la foulée de ses deux semaines sur place, En Iran (éditions Des femmes, 1981), l’Américaine rendra compte de la situation complexe qu’elle a trouvée. Là-bas, elle s’entend répéter que le voile n’est pas le principal enjeu, que « la lutte des classes est plus importante que l’émancipation des femmes ». Ce sont parfois les mêmes qui portaient le voile dans la rue en protestation contre le chah qui marchent à présent pour s’insurger contre le voile.

Photo : La journaliste allemande féministe Alice Schwarzer à l’aéroport, en 1979. <img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/983/630/0/75/0/0f86ba1_247227-3299406.jpg » alt=" MICHELINE PELLETIER/GAMMA-RAPHO

Les femmes de la délégation s’apprêtent à s’en rendre compte à leur tour : dans les rangs révolutionnaires, tous ceux – et celles – qui s’opposent à Khomeyni sont accusés de faire le jeu du chah et de l’impérialisme américain. « Les femmes d’extrême gauche, ne mesurant pas la force de l’islamisme, pensaient que Khomeyni était une chance pour le pays », analyse la sociologue Françoise Gaspard. Parmi les Iraniennes engagées, il y a aussi bien des femmes têtes couvertes jusqu’aux yeux que d’autres habillées à l’européenne. Journaliste à F Magazine, Michèle Perrein (décédée en 2010), note que « les voilées parlent davantage, existent davantage, se battent davantage » que leurs compagnes de lutte non voilées.

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Le tableau est complexe. « Il y avait de profondes divisions entre femmes, se souvient Claude Servan-Schreiber. Celles qui voulaient défendre les droits des femmes étaient présentées par les autres comme pro-chah, ce qu’elles n’étaient pas. Au bout de trois ou quatre jours, je me suis dit : “Quel guêpier !” » Désenchantée, Sylvie Caster écrira dans Charlie Hebdo : « Plus le voyage avançait, plus il était perceptible que les femmes iraniennes ne nous demandaient pas. »

Droit à la polygamie

Au sein de la délégation, des amitiés se forment. Catherine Clément raconte : « Je me suis tout de suite acoquinée avec Claire Brière. » Entre Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber, c’est même « le coup de foudre ». « On ne s’est plus quittées ! », disent-elles d’une même voix, quarante ans plus tard, dans le paisible salon de leur maison du Perche. Les deux femmes se sont mariées en 2013.

« Sur beaucoup de points, je peux si bien la comprendre. Dans d’autres domaines, elle est désarmante. Que puis-je répondre à l’argument “Allah le veut ainsi” ? » Alice Schwarzer

Depuis Paris, Simone de Beauvoir a envoyé au premier ministre du gouvernement provisoire, Mehdi Bazargan, un télégramme sollicitant « de [sa] haute bienveillance », un entretien avec les femmes de la délégation qu’elle préside. Le 21 mars 1979, ce francophile reçoit sept d’entre elles, « très courtoisement », se souvient Claude Servan-Schreiber, même s’il a vite été « excédé par nos questions sur les femmes ».

La conversation démarre sur la récente circulaire du ministère de la justice qui interdit aux femmes d’être juges, estimées trop sensibles pour exercer cette profession. « Ne le pensez-vous pas ? », leur demande-t-il, sans savoir qu’il tombe mal. « Je suis juge », lui rétorque Françoise Gaspard, alors magistrate au tribunal administratif de Versailles. Bazargan n’en démord pas : « Vous êtes juge, mais n’êtes-vous pas émotive ? » Dialogue de sourds. La délégation dans son entier rencontre aussi Mahmoud Taleghani, « ayatollah rouge » de Téhéran, qui passe pour un progressiste – même s’il tient des propos sur les femmes et les minorités « largement compétitifs avec ceux de Khomeyni », comme l’écrira Sylvie Caster dans Charlie Hebdo le 23 mars.

Photo : <img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/1015/630/0/75/0/dbda5a9_247345-3299406.jpg » alt="

En mars 1979, au siège social de la Société révolutionnaire des femmes islamiques, à Téhéran. À gauche, Azam Taleghani (fille de l’ayatollah Mahmoud Taleghani), la journaliste Sylvie Caster (la main sous le menton), l’écrivaine Anne Zelensky (en train d’écrire) et la journaliste Michèle Perrein (avec le béret). MARTINE FRANCK/MAGNUM PHOTOS

Claire Brière, Katia Kaupp, Michèle Manceaux et Martine Storti rencontrent, elles, l’Organisation des femmes islamiques, dont font partie les filles de Mehdi Bazargan et celles de Mahmoud Taleghani. « Ardentes, sincères, et peut-être inquiétantes » : elles font forte impression à Michèle Perrein. L’une d’elles se réfère à Jean-Paul Sartre : « L’homme est un être libre de choisir. » Et explique : « Nous voulons construire notre environnement et faire nous-mêmes notre propre histoire. Lorsque les lois islamiques entreront en vigueur, nous aurons la liberté. » Dans le même temps, cette Iranienne défend le droit de l’homme à la polygamie. Interdite, la journaliste allemande Alice Schwarzer confesse : « Sur beaucoup de points, je peux si bien la comprendre. Dans d’autres domaines, elle est désarmante. Que puis-je répondre à l’argument “Allah le veut ainsi” ? » Bref, « sur ce mot de “droits des femmes”, les deux cultures achoppaient », résume aujourd’hui Sylvie Caster.

Le voile de la discorde

Dans la nuit du 20 au 21 mars, le groupe apprend que Khomeyni accepte de les recevoir chez lui, à Qôm. Au Park Hotel, le débat s’engage : faut-il accepter de porter le voile ? En France, le sujet n’a pas encore la résonance politique qu’il connaîtra à partir de 1989 et l’affaire de Creil (l’exclusion de trois collégiennes refusant d’enlever leur voile en classe avait suscité la polémique). La conversation tourne néanmoins à la dispute « de chiffonniers, des poissardes napolitaines », décrit Maria Antonietta Macciocchi dans ses Mémoires, Deux mille ans de bonheur (Grasset, 1983). « Ça me débectait de voir ce vieux, je n’avais pas du tout envie, je me méfiais », se rappelle la philosophe Catherine Clément.

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« Ça n’avait aucun sens d’aller s’agenouiller devant ce type qui mettait en place une dictature, alors que des femmes étaient déjà en danger pour refuser le port du voile », juge, pour sa part, Sylvie Caster. On met bien une mantille quand on va voir le pape, font valoir certaines féministes à l’époque. Certaines des journalistes présentes y voient, elles, l’opportunité d’un scoop.

« J’ai dit “j’y vais”. Je mettrai un foulard de soie, de même que les femmes mettent un voile quand elles sont reçues en audience par le pape. » Maria Antonietta Macciocchi

Il est décidé d’appeler Simone de Beauvoir en pleine nuit pour lui demander son avis. Dans son livre, Maria Antonietta Macciocchi relate les protestations de Martine Storti : « Toujours la mère qui veille ! Ça suffit à la fin, maman Simone, maman Libé, maman Le Monde : moi je veux penser avec ma tronche ! » « Je ne sais pas si c’étaient mes termes exacts, s’amuse aujourd’hui Martine Storti, mais j’étais assez violente. J’étais persuadée de deux choses : qu’il ne fallait pas mettre le foulard. Et que cette rencontre, ce serait du pipeau. »

Au téléphone, auprès d’un Sartre somnolant, Simone de Beauvoir les avise de ne pas y aller si c’est pour « prendre le masque des singes ». Quatre d’entre elles se rebellent. Il est 5 heures du matin. « J’ai dit “j’y vais”, rapportera Macciocchi. Pour respecter un minimum de protocole, je mettrai un foulard de soie, de même que les femmes mettent un voile quand elles sont reçues en audience par le pape. » Claire Brière partage le même avis. Deux femmes, qui avaient pourtant voté « contre », se joignent au groupe, « uniquement par devoir professionnel » : la photographe Micheline Pelletier-Lattès et la journaliste du Nouvel Observateur Katia Kaupp.

Etrange entretien

Le 21 mars, serrées dans un taxi, toutes les quatre se rendent à Qôm par des routes défoncées, sous un soleil de plomb. C’est le Jour de l’an iranien et, dans la ville sainte, une marée humaine entoure la résidence, attendant les apparitions du Guide suprême, qui sort régulièrement saluer les fidèles depuis le toit. Introduites dans la maison de l’ayatollah à 9 h 30, elles sont reçues avec « mille et une courtoisies persanes ». On leur offre du thé, de la soupe d’agneau aux pois chiches, des matelas et des oreillers sur lesquels elles somnolent pendant les huit heures d’attente que le guide leur impose. S’ensuit, selon le récit qu’en fait Katia Kaupp dans le Nouvel Observateur, « l’interview la plus étrange que des journalistes aient jamais recueillie ».

Fin de l’entrevue avec Khomeyni. Il en restera une photo. Et l’impression, écrit Katia Kaupp, « d’avoir été en face d’un nouveau génie des relations publiques ».

A leurs questions sur le sort des femmes – fournies pourtant à l’avance –, l’ayatollah Khomeyni oppose un silence total, qu’il interrompra seulement pour lire une déclaration dans laquelle il les remercie de leur « aide contre la dictature et la soumission du peuple iranien ». Fin de l’entrevue. Il en restera une photo. Et l’impression, écrit Kaupp, « d’avoir été en face d’un nouveau génie des relations publiques ». Dans le rapport de trente-quatre pages du comité, le voile est devenu un « simple fichu qui ne cachait pas entièrement leur chevelure », et l’interview, « un grand honneur ». Un peu plus tard, Claude Servan-Schreiber regrettera de ne pas avoir osé le geste de la journaliste italienne Oriana Fallaci, qui, quelques mois après, ôtera devant Khomeyni ce qu’elle appelle devant lui son « stupide chiffon médiéval ». « Je me suis dit : “Zut alors !” C’est ce qu’on aurait dû faire ! »

Photo : img src=« https://img.lemde.fr/2022/12/07/0/0/1500/1008/630/0/75/0/ea559a6_247347-3299406.jpg » alt="
Les journalistes Maria Antonietta Macciocchi, Katia Kaupp et Claire Brière lors de l’entrevue avec l’ayatollah Khomeyni, à Qôm, le 21 mars 1979. MARTINE FRANCK/MAGNUM PHOTOS

A leur retour, la presse n’est pas tendre. Dans Le Monde du 22 mars, le journaliste Dominique Pouchin ironise sur l’exaltation de ces féministes qui « ont trouvé leur Tiers-Monde ». Il conclut : « Il est parfois si difficile de démêler les meilleurs sentiments des petits “coups de pub”. » Le 23 mars, Libération rapporte le débat du Park Hotel dans un papier titré « Des Parisiennes à Téhéran : pro-voile et anti-voile », sous le surtitre moqueur « survol ». Dans le même journal, Claire Brière et Maria Antonietta Macciocchi se défendent le lendemain : il ne s’agissait ni d’une « croisade occidentale contre les Sarrasins », ni de « [s]’ingérer stupidement dans les affaires d’un pays qui a eu tant à souffrir de la mainmise occidentale sur sa vie politique. (…) Les réponses n’ont pas toujours été satisfaisantes. Il fallait cependant poser ces questions ».

« Le tchador évoque peut-être les Iraniennes, mais en réalité, il nous contient toutes. Toutes les femmes sont liées au tchador, qu’elles en portent ou pas. » Michèle Perrein, « F Magazine », avril 1979

Les femmes du voyage à Téhéran sont les premières à se regarder avec une distance critique, parfois cruelle. Dans les récits des journalistes de la délégation, le ton n’est guère à l’autosatisfaction. On est loin de l’image de « poupées occidentales », comme les appelle alors Khomeyni, venues donner des leçons d’émancipation aux « femmes du Tiers-Monde ». « De ce voyage à Téhéran, je rapporte des images, des mots, mais aussi une ­perception aiguë de notre complexité féminine, de notre division, paradoxalement, de notre similitude antagoniste, écrit Michèle Perrein dans le numéro d’avril 1979 de F Magazine. Le tchador évoque peut-être les Iraniennes, mais en réalité, il nous contient toutes. Toutes les femmes sont liées au tchador, qu’elles en portent ou n’en portent pas. »

Dans Charlie Hebdo, Sylvie Caster est bien plus acerbe : « Quel cinoche on s’est fait sur notre supposé courage ! Nous n’étions pas les braves soldates de la cause volant à la demande des femmes iraniennes. Nous étions les bobines occidentales débarquant dans l’islam. Délégation pouponnée, baladée vers les instances avec de visibles consignes de tolérance. » Son papier assassin est illustré par un dessin de Reiser. On y voit un groupe de femmes voilées agenouillées devant Khomeyni qui les toise : « Alors, c’est vous les terreurs de l’Occident ? » Le Comité interna­tional du droit des femmes n’organisera plus aucune autre mission.

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Quarante ans plus tard, voilà les femmes iraniennes à nouveau dans la rue par milliers. Point de délégation étrangère, cette fois. L’historienne du féminisme Michelle Zancarini-Fournel relève même une certaine « indifférence » : « Aux manifestations à Paris, les vieilles féministes comme moi se sont senties très seules. » L’anthropologue spécialiste de l’Iran Chowra Makaremi, chargée de recherche au CNRS, observe, elle aussi, que les Iraniennes ne se sentent pas suffisamment soutenues : « Les féministes iraniennes ont le sentiment qu’il n’y a pas cet élan de solidarité de la part des Occidentales. Il ne s’agit pas de faire un tweet de soutien, mais de discuter, d’essayer de comprendre. Ce tissage-là, c’est cela qui manque. »

Martine Storti partage le constat, avant de hausser les épaules. « A l’époque, on nous disait qu’on en faisait trop ; aujourd’hui, on dit que les féministes n’en font pas assez, ça ne va jamais. » Elle qui est restée sur place quinze jours après le départ de ses camarades pour parcourir le pays défend la postérité du voyage à Téhéran : « Je reste assez fière de la lucidité politique que nous avons eue en 1979. Les premières qui ont dit : “Attention, Khomeyni, ce n’est peut-être pas le paradis sur terre”, ce sont les féministes. »

Valentine Faure