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En Iran, une révolution féminine en marche malgré la répression

lundi 16 janvier 2023, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/international/en-iran-une-revolution-feminine-en-marche-malgre-la-repression-20230115

En Iran, une révolution féminine en marche malgré la répression

Par Delphine Minoui
Correspondante à Istanbul

Publié hier 15.01.23 à 19:10, Mis à jour il y a 4 heures

CIT - Quatre mois après la mort de Mahsa Amini, les cortèges s’étiolent mais des femmes déterminées œuvrent à faire voler en éclats les tabous de la République islamique.

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Dans son sac à dos, un kit de survie à portée de main : des bandages, du sérum physiologique, des vêtements de change. L’autre jour encore, Mina (pseudonyme) l’a attrapé d’une traite dès réception d’un texto. Un petit rassemblement s’improvisait près de chez elle, à Shiraz, pour dénoncer la pendaison, le samedi 7 janvier, de deux nouveaux manifestants. Une fois ses baskets aux pieds, elle a foncé vers la foule en hurlant « Le pervers, c’est toi ! L’immoral, c’est toi ! La femme libre, c’est moi ! », à la barbe des policiers. Les mots fusaient tout seuls, comme des balles sifflantes. « À chaque fois, je me surprends moi-même. Je tremble comme une feuille, et pourtant je continue à crier des slogans. C’est plus fort que moi ! », confie, via Skype, cette graphiste de 29 ans. Quatre mois, déjà, qu’elle descend manifester dès que l’occasion se présente. Quatre mois de peur, de rage et de fougue. Comme une vague irrépressible, où les Iraniennes jouent un rôle sans précédent. « Plutôt mourir que s’arrêter ! »

Pourtant, le danger est là. Sa sœur en a fait les frais, blessée par balle à la jambe gauche dès les premiers jours de la révolte, déclenchée par la mort, le 16 septembre 2022, de Mahsa Jina Amini pour un « foulard (obligatoire) mal porté ». « On l’a soignée à la maison par crainte de l’emmener à l’hôpital, et elle s’en est finalement sortie. » D’autres n’ont pas eu sa chance. Ghazal Amiri, une étudiante en première année de soins dentaire à l’université de Shiraz, a perdu la vie à son domicile le 11 octobre 2022. Frappée la veille à coups de battes, elle ne s’était pas rendue à l’hôpital par peur d’être arrêtée par les services secrets. La photo de son visage, souriant et joyeux, s’ajoute au kaléidoscope à rallonge des quelque 500 victimes - dont un grand nombre de jeunes et de femmes - de la répression : abattues en pleine rue, torturées en centre de détention, parfois violées. Quand il ne tue pas, le régime de la République islamique emprisonne et cherche à intimider.

Être femme en Iran : plongée dans l’intimité des invisibles écrasées par le poids des traditions  : https://www.lefigaro.fr/international/etre-femme-en-iran-plongee-dans-l-intimite-des-invisibles-ecrasees-par-le-poids-des-tra-ditions-20221216

À ce jour, plus de 18.000 personnes seraient détenues à travers le pays. Parmi elles, une dizaine de jeunes hommes condamnés à mort - dont quatre exécutés - pour « inimitié envers Dieu ». « Mais les pendaisons ne font que renforcer notre colère », prévient Mina, aguerrie aux manifestations. Ces dernières années, elle n’en a raté aucune : ni contre la réélection frauduleuse du président Mahmoud Ahmadinejad, en 2009, ni contre la cherté de la vie, en 2017 et 2019. « Cette fois-ci, c’est différent. La population, qui réclame la chute du régime, refuse de céder à la pression. Et les femmes, brimées depuis quarante-quatre ans, jouent un rôle clef dans le mouvement. »

Un soulèvement sans leader

Toutes les Iraniennes n’ont pas son courage, elle le sait. Et il en faut plus pour basculer dans une vraie révolution, comme celle qui chassa le chah en 1979. Ces derniers jours, les manifestations se tassent. Les grèves, épisodiques, peinent à se généraliser. Gagnées par la peur et par la crise économique, ses copines manifestent moins ou ne sortent pas du tout. « Mais à l’ombre de la répression, quelque chose d’inédit est en train d’éclore, de l’ordre d’une prise de conscience collective à tous les échelons de la société », observe-t-elle. Et de citer, pêle-mêle, ces mères de victimes qui refusent de céder à la mascarade des aveux forcés, ces jeunes femmes inculpées qui ôtent le voile devant le juge, ces lycéennes qui déchirent la photo d’Ali Khamenei, le guide suprême, en pleine classe, ou cette adolescente qui, faute de pouvoir manifester, a épinglé « Femme, vie, liberté » sur son soutien-gorge avant de le pendre, en pleine rue, à un arbre.

Iran : les mollahs étouffent la contestation : https://www.lefigaro.fr/international/iran-les-mollahs-etouffent-la-contestation-20230108

Égéries par défaut d’un soulèvement sans leader, des sportives et actrices de renom brisent leur habituelle réserve en s’affichant tête nue pour soutenir le mouvement. La star de cinéma Taraneh Alidoosti en a payé le prix fort en échouant pendant trois semaines à la prison d’Evine. À peine libérée, l’effrontée a pourtant réitéré en se dévoilant de nouveau. Comme elle, la journaliste Nazila Maroufian donne l’exemple. Dès sa sortie de prison, le 9 janvier, au bout de deux mois de détention pour avoir interviewé le père de Mahsa Jina Amini - et après le versement d’une caution exorbitante d’environ 14.000 euros ! -, elle est apparue sans foulard, jonquilles dans une main et « V » de la victoire formé par les deux doigts de l’autre.

Après quarante-quatre ans de République islamique, un nombre croissant de femmes s’affranchissent du couvre-chef obligatoire lorsqu’elles sortent de chez elles : arpentant en plein jour les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Mashhad les cheveux dans le vent, osant gravir les capots des voitures à la nuit tombée pour agiter leur voile au milieu des embouteillages, dansant en queue-de-cheval au pied des immeubles dès que la police tourne le dos.

Shirin Ebadi : « Cette fois-ci, c’est la dictature théocratique qui est mise en cause en Iran » : https://www.lefigaro.fr/international/shirin-ebadi-cette-fois-ci-c-est-la-dictature-theocratique-qui-est-mise-en-cause-en-iran-20221007

« Dans certains quartiers de la capitale, on se croirait plus à Istanbul qu’à Téhéran », témoigne Bahareh, une Kurde de 27 ans habitant Téhéran, en décrivant des cafés où femmes voilées et non voilées partagent la même table. Native de Kermanchah, cette jeune comptable a déménagé dans la capitale il y a quelques années pour y trouver du travail. Le jour de la mort de Mahsa Jina Amini, elle s’effondre en larmes. « J’étais dévastée. Je me disais : cette fille d’origine Kurde, cela aurait pu être moi. J’ai aussitôt repensé à toutes ces fois où je me suis fait arrêter par la police des mœurs à cause d’un foulard qui avait glissé ou d’un manteau trop cintré. J’ai repensé aux insultes, à l’humiliation, à la peur… »

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Très vite, pourtant, la tristesse se mue en une force inattendue : celle de dire « non », de se réapproprier son corps, sa vie, sa féminité. Inspirée par l’affront, mémorable, des premières manifestantes arrachant leur châle pour le brûler, Bahareh finit par retirer le sien pour de bon. « Le premier jour où j’ai pris le métro tête nue, j’étais tétanisée. Je craignais les regards des autres, les remarques mal placées. C’est tout le contraire qui s’est passé. Les femmes voilées me souriaient, les hommes m’applaudissaient par solidarité. Soudain, j’avais l’impression d’être Che Guevara », raconte-t-elle, au bout d’une ligne WhatsApp qui coupe tout le temps. Désormais, c’est sans foulard et sans manteau qu’elle part chaque jour travailler. « Dans mon quartier, Nezam Abad, à l’ouest de Téhéran, la plupart des adolescentes ne portent plus le voile. Au Nord, où je travaille, ce sont plus de 90 % des femmes qui ne le mettent plus du tout. J’y vois un vrai tournant. Rien ne sera plus jamais comme avant ! »

« Victime du double patriarcat »

Le corps se libère, la parole aussi. Loin de la modernité des grandes métropoles, la fronde au féminin passe par la remise en cause de certains tabous. À Zahedan, capitale du Sistan-et-Baloutchistan, à la lisière du Pakistan, quelques dizaines de femmes sont récemment apparues dans les cortèges organisés chaque vendredi aux cris de : « Mort à Khamenei ! » Si elles gardent le foulard, le seul acte de manifester est, pour une femme, une révolution dans cette province sunnite conservatrice et marginalisée, en proie à une extrême pauvreté. De quoi inspirer Negin, jeune baloutche introvertie de 25 ans. « J’envie et j’admire ces femmes qui bravent les interdits », confie-t-elle en passant par l’application WhatsApp, qu’elle utilise pour la première fois.

En Iran, les jeunes déterminés à abolir le régime des mollahs : https://www.lefigaro.fr/international/en-iran-les-jeunes-determines-a-abolir-le-regime-des-mollahs-20221007

Dans son village, proche de Sarbaz, personne ne bouge par crainte du pouvoir chiite - particulièrement brutal envers cette minorité ethnique, sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». Mais l’annonce, en septembre 2022, de la mort de Mahsa Jina Amini, puis le viol, quelques jours plus tard, d’une jeune Baloutche de 15 ans par le chef de la police de Chabahar a « réveillé » en elle une blessure qu’elle pensait à jamais enterrée : celle de son propre viol, à l’âge de 9 ans, par un cousin de la famille. « Toute ma vie, j’ai vécu avec ce traumatisme. Il y a quatre mois, quand j’ai appris que les gens se soulevaient pour dénoncer la brutalité envers les femmes, cela m’a enfin donné le courage d’en parler à une cousine. Elle m’a aussitôt emmenée chez une gynécologue. Le seul fait de me sentir comprise, d’entendre que d’autres filles avaient subi le même sort, m’a libérée », dit-elle.

Le chemin est encore long, à des années-lumière des adolescentes de Téhéran en queue-de-cheval et jeans moulant. « Au quotidien, je suis victime du double patriarcat : celui de l’État, et celui de mon père et de mon frère. Pas le droit d’étudier, pas le droit de sortir de chez moi non accompagnée, pas même le droit de me faire un chignon sous mon tchador et mon niqab obligatoires, car c’est considéré comme un signe de sensualité. » Mais elle ne se sent désormais plus seule. « C’est déjà beaucoup ! » Le soir, avant de dormir, Negin écoute Barayé, la chanson culte du mouvement, et Bella Ciao, téléchargés sur son portable, à l’insu de son grand frère qui lui interdit d’avoir un téléphone. Et pour la première fois de sa vie, elle s’autorise à échafauder des rêves : « Devenir infirmière, porter un foulard bleu, visiter Téhéran, prendre l’avion pour Dubaï. Humer l’odeur de la liberté. Vivre ! »