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Entretien avec l’écrivain syrien Nihad Sirees

Syrie : « Le sexe et l’humour sont les seules armes possibles  »

lundi 24 septembre 2012, par siawi3

20 Septembre, 2012
Entretien réalisé par Muriel Steinmetz

source : http://www.humanite.fr/culture/nihad-sirees-le-sexe-et-l-humour-sont-les-seules-armes-possibles-504384

Rencontre avec le romancier syrien Nihad Sirees, auteur de Silence et Tumulte (Robert Laffont), qui a dà» s’exiler en Égypte en janvier dernier.

Silence et Tumulte, de Nihad Sirees,traduit de l’arabe (Syrie)
par Ola Mehanna et Khaled Osman. Éditions Robert Laffont,
224 pages, 19 euros.

Nihad Sirees est né en 1950 àAlep. Sa famille continue d’y vivre. « â€¯Mes enfants et mes petits-enfants, dit-il, sont protégés par mon gendre dans un quartier jusqu’ici épargné par les bombardements.  » Nihad Sirees a d’abord été architecte. Il est très connu dans le monde arabe pour ses romans et les séries télévisées dont il a écrit les scénarios. Silence et Tumulte (publié en 2004 àBeyrouth) est sa première Å“uvre traduite en français. De passage àParis, il nous a accordé un entretien.

Il s’agit, certes, d’une Å“uvre de fiction mais ne peut-on voir dans le personnage principal pointer le bout de l’oreille de l’auteur lui-même  ?
Nihad Sirees. J’aurais aimé avoir sa personnalité. Nous avons, bien sà»r, des points communs. Ce qu’il vit ressemble àce que je vis, s’agissant notamment de ses rapports avec le régime…

On vous définit comme « â€¯un Kafka arabe plein d’humour  ». Qu’en pensez-vous  ? Et Kafka, vous importe-t-il  ?
Nihad Sirees. J’ai été agréablement surpris d’apprendre que les Français me désignent ainsi. Je crois que chaque écrivain aimerait lui ressembler. Le monde empli de paradoxes qu’il a su créer n’est pas très éloigné de mon propre monde et de sa réalité répressive et autocratique.

Le traitement de l’histoire dans Silence et Tumulte fait également songer aux premiers romans de Milan Kundera, surtout pour tout ce qui touche au comique de situation mais aussi au sexe, conçu comme diversion àune situation politique étouffante.
Nihad Sirees. Le sexe et l’humour sont les seules armes dont disposent les deux personnages principaux, Fathi Chin et Lama. C’est grâce àça que la vie leur est encore supportable et peut continuer. Le sexe est leur seul espace de liberté. L’humour, lui, tient un autre rôle. Chez nous, le dictateur a l’habitude de se montrer sous son aspect terrible malgré les actes dérisoires dont il est capable. Le comique permet de ternir l’aura du dictateur en faisant apparaître ses ridicules.

La littérature arabe passe en général par le conte. Il semble que vous vous situiez dans une autre conception, celle du roman moderne avec adresse au lecteur…
Nihad Sirees. J’ai commencé àécrire des romans dans un style assez classique mais je pense que, pour traiter nos problèmes contemporains, nous devons profiter de la chance qui nous est offerte par le roman moderne. J’ai mis àprofit mes lectures d’œuvres contemporaines. Ce roman, du moins je l’espère, impose son propre style.

Il est une notion que vous défendez très fort dans ce livre : la différence entre prose et poésie.
Nihad Sirees. Pour saisir la différence entre elles, je rappelle que l’histoire de la poésie dans le monde arabe est primordiale. C’est pourquoi nous sommes en retard sur le roman. Les premières expérimentations romanesques ont eu lieu àla toute fin du XIXe siècle. Les premiers bons romans n’ont été écrits qu’àpartir des années 1940. Les Arabes font des efforts pour conquérir la prose. Elle permet en effet de traduire nos idées, mais aussi de parler de philosophie, tandis que la poésie est souvent trop ardente, enthousiaste, lyrique, voire patriotique. Le fait que les Arabes soient enfin entrés dans la littérature moderne nous pousse àdétruire la grande statue qu’est la poésie. Aujourd’hui, mêmes les poètes contemporains ont tendance àécrire en prose.

À vous lire, on sent qu’il y a un sous-texte politique. La parution en français de ce roman prend une signification particulière, dans la mesure où il se passe dans votre pays de très graves événements. Que pensez-vous de la situation en Syrie  ?
Nihad Sirees. La traduction de ce livre en plusieurs langues européennes a commencé avant les printemps arabes. Le hasard a fait que la traduction en français a été retardée. C’est pourquoi les événements en Syrie incitent les lecteurs àchercher dans mon texte des clés pour comprendre ce qui se passe dans mon pays. Les vraies raisons de la crise syrienne demeurent si mystérieuses que les lecteurs sont àl’affà»t de réponses. Mon livre traite de ce qui est la cause de tous les malheurs de la Syrie  : l’autocratie et la dictature. Silence et Tumulte expose la façon dont un leader dirige son peuple au quotidien et comment il organise les affaires dans le seul but de régner. Il a hérité du pouvoir de son père. Quelle est sa légitimité  ? J’explore la mise en place de la propagande autour de l’autocrate, qui s’est même doté de centres de recherche pour mieux manipuler les foules.

Vous a-t-on approché, àl’instar du héros, Fathi Chin, pour faire de vous
l’un des agents de propagande de l’État  ?

Nihad Sirees. Chaque écrivain a été approché. Ils ont besoin d’écrivains connus pour parler àla télé et pour répéter ce que dit le régime. J’ai toujours refusé tout en essayant de ne pas ouvertement les contrarier.

Quel sens a votre titre  ?
Nihad Sirees. Le tumulte, c’est notre réalité àplus de 90 %. Quand le leader accède au pouvoir, on pousse les gens àsortir pour assister aux défilés. Les haut-parleurs sont branchés àplein régime. Je me souviens qu’un jour il y en avait un qui faisait un vacarme d’enfer àcôté d’une maternité. J’étais terrifié. Il est obligatoire, chez nous, d’assister aux défilés. Les écoliers, les ouvriers, les employés, les étudiants doivent s’y rendre sous peine de punition ou d’exclusion de l’université.

Le livre a-t-il été publié en Syrie et, si oui, quelle en a été la réception  ?
Nihad Sirees. Il a été publié ailleurs, précisément au Liban. En Syrie, il a dà» passer sous le manteau et la presse l’a totalement ignoré. Côté régime aussi, évidemment. Pour eux, il n’existe pas, car il n’y est pas parlé explicitement de la Syrie.

Un pays qui n’est pas nommé

Dans Silence et Tumulte, Nihad Sirees dépeint l’état de dictature dans un pays jamais nommé. L’auteur suit Fathi Chin (écrivain opposant au régime) tout au long du jour anniversaire des vingt ans de pouvoir du despote. De son appartement, accablé par la canicule, àla rue noire de monde, en passant par le domicile de Lama, sa maîtresse, un vacarme d’enfer le poursuit  ; mélange assourdissant de marches militaires, de slogans et de discours matraqués par haut-parleurs. L’auteur décortique par le menu le processus d’annihilation de l’individu immergé dans la foule et du tintamarre comme forme de lavage de cerveau collectif. Ce livre ne néglige pas de manier une certaine forme d’humour gris, dà» au comique de circonstance dans une situation pourtant grave.