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Rétrécissement des esprits

jeudi 11 octobre 2012, par siawi3

Par Marc Weitzmann

Source : http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/09/20/retrecissement-des-esprits_1763056_3260.html
LE MONDE DES LIVRES | 20.09.2012 à14h40 • Mis àjour le 21.09.2012 à09h16

Photo : Des activistes du mouvement Talaba-e-Arabia brà»lant un mannequin àl’éffigie de Salman Rushdie, le 17 juin 2007.

Non seulement être menacé de mort pour avoir écrit un livre, mais être tenu pour coupable du fait que l’on ait voulu le tuer : ce qui est arrivé àSalman Rushdie est l’une des expériences les plus kafkaïennes qu’ait eue àsubir un artiste occidental depuis la fin de la guerre froide. Que la fatwa contre lui ait été prononcée l’année même où prenait fin ce qu’on avait appelé, un demi-siècle durant, l’« Ã©quilibre de la terreur », ne doit rien au hasard ; et c’est l’un des mérites de Joseph Anton que de donner un horizon historique àce que nous vivons aujourd’hui. Non, dit Rushdie, ce n’est pas seulement l’intolérance islamique que j’ai dà» combattre ; c’est, àtravers elle, ce qu’on pourrait appeler le déséquilibre de la terreur et le rétrécissement des esprits qui a envahi nos vies après le 11 septembre 2001, mais dont je faisais les frais pour ma part depuis déjàdix ans.

Et de fait, on peut repérer dans Joseph Anton tout ce qui, en 1990 encore « inimaginable », était bel et bien en train de devenir « imaginable », comme l’écrit Rushdie. Ainsi croise-t-on bien des acteurs devenus depuis familiers : ceux pour qui, au sein de la droite conservatrice et dans le monde musulman, l’écrivain blasphémateur, « résidu de la permissivité des années 1960 », méritait l’arrêt de mort, et ceux qui, côté progressiste et dans le monde musulman, « comprenaient » la fatwa contre un auteur individualiste, futile, insensible àl’humiliation des peuples arabes ; la presse anglaise populaire, prompte àfustiger l’« Ã©litisme » - entendez les sommes dépensées par l’Etat pour loger l’écrivain - quand, en réalité, ce dernier errait de maison d’amis en maison d’amis ou devait àses frais louer des lieux provisoires ; les services chargés de sa protection qui lui intiment surtout de se taire ; les intermédiaires prétendument « raisonnables » lui conseillant de ne plus mentionner publiquement la fatwa sous peine d’offenser ànouveau les musulmans ; ceux enfin qui sous couvert de tolérance manipulent le langage : c’est dans ces années-làque se répand le néologisme d’« islamophobie », terme dont Rushdie rappelle qu’il est forgé sur le modèle de la novlangue imaginée par Orwell dans 1984, pour « prendre la place de la raison et de la discussion ».

D’où vient pourtant la curieuse nostalgie que l’on éprouve àla lecture de ce cauchemar ? Au fil du livre passent les noms de Norman Mailer, Danilo Kis, Joseph Brodsky, Saul Bellow, Günter Grass, Tony Morrison, Susan Sontag, J. M. Coetzee, Nadine Gordimer, John Irving, Czeslaw Milosz, Allen Ginsberg, Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Martin Amis - et ceux d’autres, dont Bernard-Henri Lévy, qui ont soutenu l’auteur des Versets Sataniques et sans lesquels il n’aurait sans doute pas psychiquement survécu. Le goà»t de Rushdie pour le name dropping est certainement l’un des défauts du livre, mais cette liste indique aussi chez l’auteur la conscience d’avoir été, plus que le témoin, le révélateur de la fin d’un temps où « la littérature paraissait importante et les échanges entre écrivains recevaient un large écho ».

La littérature, note Rushdie, consiste à« augmenter la somme de ce que les êtres humains sont capables de percevoir, de comprendre, et donc, en définitive, d’être. » Tel était l’enjeu du combat autour des Versets sataniques. Quel bilan en tirer aujourd’hui ? Ou, pour poser la question autrement : que reste-t-il de l’idéal cosmopolite prôné par la grande littérature de la fin du XXe siècle ? Si l’histoire du grotesque film anti-islam obscurément mis en ligne bien avant que quelqu’un ne décide de le traduire en arabe et ne déclenche les émeutes actuelles dit quelque chose de l’avenir, il n’y a nulle raison d’être optimiste.

UN CONTRE-SAVOIR MONDIAL

Tout comme, dit-on, les écrivains se passeront demain d’éditeurs grâce àInternet, il semble bien que les terroristes puissent déjàse passer des médias classiques. Pour mobiliser les foules àtravers le monde, ils font on line non seulement le choix des « unes », mais aussi celui de leurs nouvelles cibles, assurant àcelles-ci le quart d’heure de gloire internationale qu’elles n’auraient sans eux jamais atteint. Les foules lyncheuses trouvent dans ces nouveaux martyrs de la liberté que sont le pasteur Terry Jones ou « Sam Bacile » - alias Nakoula Basseley, le producteur copte du pitoyable « film » - le reflet de leur médiocrité fanatique. La vieille opposition entre culture et contre-culture disparaît au profit de ce que l’on pourrait appeler un contre-savoir mondial tissé de rumeurs aussi instantanées qu’invérifiables et ouvertes àtoutes les manipulations - soit exactement tout ce àquoi Salman Rushdie a eu àfaire dix années durant. C’est sans doute en ce sens qu’il faut comprendre sa réflexion selon laquelle le climat s’est àce point durci que Les Versets sataniques ne pourraient plus trouver éditeur aujourd’hui.


VOIR AUSSI :

Rushdie : ‘C’est une tragédie que l’Islam régresse àce point’

Les Mémoires de guerre de Salman Rushdie

LE MONDE DES LIVRES | 20.09.2012 à14h27 • Mis àjour le 21.09.2012 à09h13
http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/09/20/memoires-de-guerre-de-salman-rushdie_1763054_3260.html

Par Jean Birnbaum, envoyé spécial àLondres
Salman Rushdie.
En 1990, àla veille de Noë l, Salman Rushdie s’est infligé la mutilation la plus atroce qu’un écrivain puisse imaginer. Il s’est « arraché la langue ». La scène eut lieu dans les sous-sols d’un commissariat londonien, celui de Paddington Green, connu pour avoir abrité les interrogatoires des militants de l’IRA.

Ce jour-là, le romancier se retrouve devant un curieux tribunal composé de dignitaires musulmans. Ces « juges » prétendent intercéder auprès du régime iranien afin qu’il lève la ...

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