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France : « La lutte des femmes et celles pour l’égalité et la justice ne font qu’une  »

Interview avec Christine Bard

mardi 12 mars 2013, par siawi3

8 Mars, 2013

Entretien réalisé par Anna Musso

source : http://www.humanite.fr/tribunes/christine-bard-la-lutte-des-femmes-et-celles-pour-516961

En ce 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes marquée du sceau de l’austérité, l’historienne Christine Bard revient sur le mouvement féministe en France pour mieux analyser la situation des femmes au présent. Avec son dernier livre, l’auteure tord le cou aux idées reçues sur le féminisme et retrace la complexité de ce combat toujours d’actualité.

Dans votre dernier livre, le Féminisme au-delàdes idées reçues (1),
vous déconstruisez un cliché, parmi d’autres, selon lequel les féministes ne seraient que des bourgeoises, en montrant combien elles ont lutté pour les droits de toutes les femmes. Aujourd’hui, les femmes sont les premières victimes de l’austérité… Cette journée du 8 mars est-elle particulièrement importante cette année  ?

Christine Bard. Oui, l’utilité du 8 mars, qui a plus de cent ans d’existence, est toujours d’actualité  : avec les mutations économiques et sociales que nous connaissons aujourd’hui, les femmes sont les premières touchées. Surtout celles qui vivent seules avec un ou des enfants, et toutes celles qui subissent le travail àtemps partiel et un chômage plus important que celui des hommes. Les femmes sont également les premières concernées par les coupes budgétaires réalisées sur la santé, la fermeture des centres d’IVG et des maternités. On entend parfois des réactions d’incompréhension sur le 8 mars  : il serait « â€¯humiliant  » parce que ce n’est qu’une seule journée dans l’année, pour d’autres, ce serait comme une « â€¯fête  » des femmes, des commerces offrent même une rose àleurs clientes  ! Alors que c’est une journée internationale de lutte pour l’égalité, qui permet une médiatisation très utile.

Vous combattez ce que vous appelez « â€¯l’antiféminisme ordinaire  » qui sévit toujours, àsavoir les idées reçues selon lesquelles les féministes seraient « â€¯laides  », « â€¯ringardes  », « â€¯toutes lesbiennes  », « â€¯bourgeoises  », « â€¯puritaines  », « â€¯mal baisées  »â€¦ Comment analysez-vous cette vision si négative du féminisme au travers des siècles  ?

Christine Bard. Le principe de ce livre est de démanteler les idées reçues sur les féministes telles qu’elles sont formulées dans le langage courant. J’expose d’abord l’ancienneté, et donc la force, de cette image négative des féministes. À commencer par le sens originel du mot féminisme. Né en France au XIXe siècle, il désignait une pathologie  : la féminisation des sujets masculins. De pathologie au sens biologique du terme, on passera àla pathologie sociale  ! Et pour certains, aujourd’hui encore, il est contre-nature de penser l’égalité et la liberté des femmes. Le type d’antiféminisme le plus courant s’appuie sur une pensée naturaliste, il justifie l’ordre du monde tel qu’il est par un ordre naturel. Discours d’origine religieuse, il prétend que les femmes et les hommes ont des rôles sociaux prescrits par la loi divine. Selon ce raisonnement, le rôle des femmes est d’être épouse, mère, ménagère... C’est un antiféminisme coriace, un noyau dur idéologique, que l’on retrouve àl’extrême droite ou dans le versant traditionaliste des religions.

D’autres antiféminismes se donnent des allures modernes…

Christine Bard. Certains antiféminismes se nourrissent d’une analyse biaisée de la réalité. Je pense, par exemple, au courant masculiniste qui prétend que les femmes dominent la société et qu’il faut mettre fin àcette domination en revenant àl’ordre ancien. Ce qui me frappe c’est que l’antiféminisme fonctionne rarement seul. Il va souvent de pair avec d’autres opinions anti, comme la xénophobie, l’homophobie, etc. Puis il y a aussi dans l’antiféminisme une grande part de clichés qui sont véhiculés dans tous les milieux. En effet, on trouve de l’antiféminisme dans le camp des progressistes, voire des révolutionnaires qui lisent l’histoire du monde uniquement àtravers le prisme de la lutte des classes sans y inclure les femmes… Sauf que la domination des hommes sur les femmes est bien antérieure àla constitution des classes sociales dans le monde capitaliste. Et on peut, malheureusement, imaginer un changement de système économique dans lequel les femmes seraient encore et toujours dominées…

Dans votre précédent livre, Une histoire politique du pantalon (2), vous traitiez justement de la Révolution française àlaquelle les femmes avaient activement participé sans pour autant acquérir les mêmes droits que les hommes…

Christine Bard. Il y a une lutte de pouvoir entre hommes et femmes, y compris dans les grands mouvements révolutionnaires. Pendant la Révolution française, il y a eu des avancées  : le mariage civil, le droit au divorce… Mais la plupart des hommes ont eu peur d’aller plus loin et on a interdit en 1793 les clubs de femmes, alors que ces dernières avaient joué un rôle essentiel, notamment lors de la marche sur Versailles. On retrouve un processus identique dans la révolution russe. Et plus récemment dans les révolutions arabes  : la participation des femmes a été massive et pourtant les démocrates et les féministes rencontrent aujourd’hui des résistances, complexes àanalyser car dans les mouvements traditionalistes conservateurs se trouvent des femmes engagées elles aussi, et qui parfois se considèrent comme féministes.

Dans votre livre, vous traitez de trois vagues féministes, des suffragettes àaujourd’hui, en passant par le mouvement de libération des femmes (MLF). Quel regard portez-vous sur les mouvements féministes actuels  ?

Christine Bard. La nouvelle génération est créative et dynamique, attentive àl’aspect mondial, àla médiatisation de l’action – par l’humour notamment –, àl’intersectionnalité, comme on dit dans le jargon des études sur le genre, pour désigner l’accumulation et l’articulation des oppressions. Car le sexisme ne fonctionne pas seul mais s’articule souvent avec le racisme ou des inégalités sociales. En revanche, je suis en désaccord avec une partie des jeunes féministes qui prétendent que le Mouvement de libération des femmes (MLF) était indifférent aux questions de luttes des classes ou de racisme  : c’est faux. À l’époque déjà, les féministes étaient du côté de ces luttes ouvrières et, contrairement aux idées reçues, il n’y avait pas que des bourgeoises ou des intellectuelles dans ce mouvement.

Concernant le MLF justement, que vous analysez dans votre livre, quel est son apport dans le combat féministe  ?

Christine Bard. Son apport est fondamental. Le MLF est créé dans la foulée de Mai 68, ce qui influence àla fois sa méthode et son ambition révolutionnaire  : les militantes ne cherchent pas àréformer la Condition féminine, elles se moquent du féminisme d’État récupéré par Valéry Giscard d’Estaing en 1974 avec la création du secrétariat d’État àla condition féminine. Elles veulent abolir la condition féminine. Être une femme ne doit plus entraîner automatiquement un rôle social prescrit, une image normative… Le féminisme radical, jusque-làmarginal, devient une vision partagée par un plus grand nombre de femmes. C’était un choix légitime et révolutionnaire pour le MLF de s’organiser dans la non-mixité  : avec la création des groupes de conscience, beaucoup de femmes ont osé raconter des choses intimes, analyser l’oppression qu’elles vivaient et transformer ces problèmes en questions politiques. Par exemple, le viol était tabou quand le MLF a été créé  ; dix ans plus tard, une loi a été votée. La non-mixité peut avoir un pouvoir libérateur quand elle est choisie. À la non-mixité est associée l’idée reçue selon laquelle les militantes sont toutes lesbiennes, ce qui expliquerait la difficulté de certaines hétérosexuelles às’identifier comme féministes. Certes, il y a des lesbiennes dans ces groupes… et alors  ? Beaucoup d’entre elles se sont battues pour les droits des hétérosexuelles. Puis se sont battues pour elles-mêmes  : l’homosexualité est alors devenue plus visible et il est devenu possible de dénoncer les discriminations et la stigmatisation dont souffraient les lesbiennes.

Dans votre livre, vous racontez combien les féministes radicales étaient liées au PCF dans les années 1920. Quel rôle a-t-il joué dans le développement du féminisme  ?

Christine Bard. C’est une histoire mouvementée. Au XIXe siècle déjà, il existe un féminisme qui ne sépare pas émancipation des femmes et émancipation ouvrière, je pense notamment àFlora Tristan. La IIe Internationale a demandé àses militantes de choisir entre le féminisme, accusé d’être bourgeois, et le Parti. Une décision lourde de conséquences. Au début du XXe siècle, les voix des féministes comme Madeleine Pelletier ou Hélène Brion, qui étaient socialistes, ont été étouffées par cette vision de l’exclusivité àdonner au Parti. Au moment où le PCF est créé, en 1920, beaucoup de féministes radicales l’ont rejoint. En France, le PCF défend le droit de vote des femmes et présente des femmes aux élections municipales alors qu’elles n’étaient pas autorisées àêtre élues. Il a encouragé leur militantisme àtous les niveaux, dans les organisations pacifistes, antifascistes, les syndicats, le Parti. Le PCF a aussi joué un rôle important dans la lutte contre la loi 1920 qui accroissait la répression de l’avortement et interdisait tout discours public en faveur de la limitation des naissances et des moyens de contraception. Il a fait des propositions de loi jusqu’en 1933 pour abolir ce texte liberticide, qui a notamment valu cinq ans de prison àEugène Humbert, pour avoir défendu le droit àla contraception  !

Dans votre précédent livre, vous parliez déjàdes inégalités de salaire et d’accès au travail entre hommes et femmes au XIXe siècle… Aujourd’hui, malgré les lois, ces inégalités existent toujours, comment l’analysez-vous  ?

Christine Bard. Il y a 25 % de différence entre les salaires hommes-femmes en moyenne, dont 10 % qui sont inexplicables, sinon par le sexisme  ! Cet abattement de 10 % était automatique sur les salaires féminins jusqu’en 1946, c’est le ministre communiste Ambroise Croizat qui l’a aboli. Il est révélateur que l’on retrouve aujourd’hui encore ce 10 % malgré les nombreuses lois sur l’égalité professionnelle… Est-ce étonnant  ? On sait que les profits capitalistes se font aussi grâce àl’infériorité systématique des salaires de certaines catégories de la population. Pour les femmes, on estimait qu’un « â€¯salaire d’appoint  » serait suffisant. Les protestations ont existé pourtant. L’historienne Colette Avrane montre par exemple comment le minimum de salaire des ouvrières àdomicile a été obtenu en 1915 et àquel point cela a été insuffisant pour remédier àla grande misère de ces femmes, sans doute les plus exploitées.

Un ministère pour les droits des femmes a été créé sous le gouvernement actuel, est-ce important  ?

Christine Bard. Oui, quand il n’y a pas de ministère dédié, la question des femmes n’existe pas, elle n’est pas posée avec constance et il n’y a aucune politique suivie. Évidemment, ce ministère ne doit pas travailler en autarcie, mais mener une politique transversale et influencer les décisions économiques, éducatives, culturelles, de politique de santé, de relations internationales.

Justement, pensez-vous que la cause des femmes fait avancer toute la société  ? Est-ce lié  ?

Christine Bard. Ce qui concerne les femmes concerne automatiquement toute la société  ! De plus, certaines luttes féministes peuvent en inspirer d’autres. Par exemple, la revendication de la parité en politique, dans les années 1990, a fait avancer la conscience de la minorisation de plusieurs groupes de la population. Il n’y a pas d’un côté la lutte des femmes et de l’autre celle pour l’égalité et la justice. Et puis le féminisme porte en lui des valeurs qu’il a en partage avec d’autres combats pour la démocratie, l’égalité et la liberté. Souvent, il est associé àun courant politique au sens large  : républicain, social, syndicaliste ou libéral. Le cadre idéologique dans lequel on pense et place le féminisme est important.

Selon vous, quels combats sont prioritaires aujourd’hui  ?

Christine Bard. Ceux contre toutes les formes de violence. Il faut encourager les associations qui sont au plus près des victimes, et ce n’est pas en réduisant leurs crédits qu’on avancera. En tant qu’enseignante-chercheuse, je pense que l’esprit critique passe aussi par l’éducation  : les études sur le genre doivent être transmises au niveau scolaire. Le symbolique est fondamental pour transformer les mentalités en profondeur. C’est pourquoi les questions vestimentaires ou la féminisation des noms de métier me paraissent importantes, par exemple. D’ailleurs, je participerai, le 6 avril prochain, àla première marche des hommes en jupe àRennes. Comme le disait Pierre Bourdieu, « â€¯les hommes sont dominés par leur domination  », certains souffrent d’être emprisonnés dans un mythe de la virilité. Si on fait bouger le genre féminin, le masculin aussi peut évoluer vers une diversité qui n’existe pas encore, ou pas assez.

Notes :

(1) Le Féminisme au-delàdes idées reçues.
Éditions Le Cavalier Bleu.
(2) Une histoire politique du pantalon. Le Seuil.

Historienne du féminisme Christine Bard travaille sur l’histoire des femmes,
du féminisme, de l’antiféminisme et du genre, notamment au travers de la symbolique du vêtement.
Professeure d’histoire contemporaine àl’université d’Angers, elle est aussi membre du Centre de recherches historiques de l’Ouest (Cerhio).
Elle préside l’association Archives du féminisme et a créé, en 2000, le Centre des archives du féminisme. Unique en France, il regroupe une vingtaine de fonds, dont celui d’Yvette Roudy (la première ministre des Droits de la femme sous Mitterrand).
Après une thèse sur les féminismes en France de 1914 à1940 (les Filles de Marianne, Fayard, 1995), elle a notamment publié les Femmes dans la société française au XXe siècle (Armand Colin, 2001), Ce que soulève la jupe – Identités, transgressions, résistances, (Autrement, 2010), Une histoire politique du pantalon (Le Seuil, 2010), le Féminisme au-delàdes idées reçues (Le Cavalier bleu, 2012) et les Insoumises. La révolution féministe (Le Monde, collection « â€¯Les Rebelles  », 2013).