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France : La gauche face au défi de la laïcité

jeudi 28 mars 2013, par siawi3

« Controverses » de l’hebdomadaire Marianne, 28 décembre 2012

Source : http://www.marianne.net/La-gauche-face-au-defi-de-la-laicite_a225415.html

ABDENNOUR BIDAR

Les questions de l’identité française, de l’islam et de l’intégration ont été polluées par le sarkozysme, mais ce n’est pas une raison pour que la gauche les abandonne. Au contraire, elle doit s’en emparer pour leur donner un sens nouveau.

Photo : Manifestation contre le débat sur l’islam et la laïcité proposé par l’UMP en 2011 - WITT/SIPA

un des enjeux majeurs de la présidence de François Hollande sera de réconcilier les Français entre eux. Notre société est soumise depuis trop d’années àdes forces centrifuges qui cherchent àla diviser contre elle-même. Trop de discours politiques et médiatiques se sont fait une spécialité d’alimenter le fantasme du « péril islamique », en présentant cet islam comme une religion et une culture qui menaceraient notre identité de dissolution.

L’islam et les musulmans sont enfermés par ces discours dans l’image fantasmatique d’une altérité radicale, qui crée du racisme antimusulman, mais qui enfonce aussi un peu plus un grand nombre de musulmans dans une incapacité totale àl’autocritique : continuellement installés dans la posture du suspect de barbarie, ils réagissent de façon de plus en plus défensive et agressive, en persistant ànier que leurs traditions et coutumes exigeraient un renouvellement radical... Voilàle cercle vicieux où nombre d’entre nous, non-musulmans et musulmans, se laissent enfermer : la diabolisation de l’islam contraint le musulman àse caricaturer lui-même et àdonner toujours plus le bâton pour se faire battre, etc.

A cause de cet engrenage, la gauche va être tentée de fuir les questions de l’identité française, de l’islam et de l’intégration, comme un terrain trop miné par les droites, trop contaminé pour s’en saisir... Or, le véritable défi sera d’arriver àmontrer qu’on peut prendre en charge ces questions autrement qu’en les utilisant comme des instruments de stigmatisation, des objets de division et des prétextes de radicalisation (islamophobes et intégristes). La difficulté étant que ces thèmes ont été tellement pervertis àdes fins scélérates que tout ce que dira le nouveau pouvoir àce sujet risque d’être automatiquement suspecté de relever de la même hostilité vis-à-vis de l’islam - et de l’immigration en général.

LE RISQUE ? LA DÉFAITE IDÉOLOGIQUE

On l’a vu déjàavec un certain nombre de procès d’intention faits àManuel Valls et relayés par des journalistes inconséquents, y compris àgauche ! Dès le début de l’été 2012, le journal Libération avait pris pour titre d’un article la déclaration du responsable d’une association islamique selon lequel « Valls a le même discours que Sarkozy ». Alors que Valls avait seulement affirmé des positions républicaines sur la nécessité de fixer des limites àl’expression publique d’un islam traditionaliste ou intégriste.

Face àce type d’amalgame, le hollandisme va se trouver confronté àun choix qu’il devra avoir le cran de ne pas éluder : soit abandonner les thèmes de l’identité, de l’intégration, de l’islam - et aussi de la laïcité - au prétexte qu’ils seraient devenus trop connotés négativement pour être perçus autrement que des armes de stigmatisation massive ; soit les réinvestir d’une valeur et d’un sens nouveaux, et réussir ainsi àmontrer àl’opinion qu’il est possible d’en faire des terrains de réflexion féconds de la société française sur elle-même - ce que Vincent Peillon a commencé de faire avec la morale laïque.

Le risque existe cependant de prendre trop souvent la première option et de déserter peureusement ces terrains minés, de céder àune bonne vieille pétoche de gauche qui consiste àdéserter tout terrain difficile (comme le droit de vote des étrangers)... Or, ces questions sont cruciales pour la nouvelle conscience de soi de notre société - entre fidélité àses racines et maîtrise de son mouvement. Derrière chaque débat sur l’islam, l’intégration, l’immigration, la laïcité, se joue l’actualisation même de l’identité française. Des voix s’élèvent déjàqui voudraient profiter de la « mauvaise réputation » de tous ces thèmes pour réclamer au nouveau pouvoir qu’il ne parle plus de tout cela, comme si la désertion était une vertu ! Cette peur déguisée en morale vient aussi de certains intellectuels, sur fond d’une même conviction victimaire : àchaque fois qu’on parlerait d’islam, d’identité ou de laïcité, ce serait avec cette intention (avouée ou inavouable) et ce résultat (inévitable) d’une nouvelle discrimination des musulmans, et des immigrés en général... Comme s’il était devenu impossible en France de mobiliser ces notions sans être réactionnaire !

La gauche doit prouver le contraire, pour deux raisons au moins. D’une part, si elle abandonnait ces questions, cela reviendrait àavaliser définitivement l’idée que celles-làsont nécessairement synonymes de stigmatisation de l’islam. Ce serait l’aveu d’une terrible défaite idéologique puisque cela entérinerait leur perversion par la droite dure et l’extrême droite. D’autre part, cela laisserait le champ libre àn’importe quelle revendication communautaire - au prétexte qu’il faudrait maintenant laisser s’exprimer sans limites une « diversité » trop longtemps montrée du doigt et ostracisée.
Si ce renoncement devait tenir lieu de politique gouvernementale, nous passerions d’un extrême àl’autre, c’est- à-dire de la fermeture sur ces questions lorsqu’elles étaient instrumentalisées àl’ouverture tout aussi extrême qui consisterait maintenant àles ignorer - àfaire comme si elles ne se posaient plus, et ne nous posaient pas de redoutables problèmes. On passerait ainsi de la crispation sur notre identité àl’abandon de toute réflexion sur cette identité, du refus de voir la différence qui s’est installée au cÅ“ur de l’identité française àune apologie indifférenciée de toutes les différences, sans aucun souci de trouver entre nous tous une quelconque identité partagée, ni de chercher une meilleure intégration de tous àdes valeurs communes et àun projet de société partagé.

Une réflexion renouvelée ou régénérée sur l’identité, l’intégration, l’islam et la laïcité doit permettre de redéfinir ce qui nous rassemble tous, quelles que soient nos différences. Le défi de « l’apaisement » voulu par François Hollande sera de réussir àdéshystériser chacune de ces thématiques, àleur communiquer une signification positive démontrant leur valeur pour l’édification d’un meilleur vivre-ensemble, et les réappropriant ainsi au bien commun.