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Tunisie : Le Doyen laïque de l’université de La Manouba trainé en justice par les intégristes

dimanche 7 avril 2013, par siawi3

Entretien réalisé par Pierre Barbancey

Source : http://www.humanite.fr/monde/habib-kazdaghli-face-aux-salafistes-j-ai-repondu-q-518512

29 Mars, 2013

l’Humanité des débats. L’entretien

Le doyen de la faculté des lettres de la Manouba, àTunis, est en butte, depuis plus d’un an, aux pressions et aux menaces des islamistes qui veulent imposer le port du voile. Il est même traduit en justice pour avoir empêché le port du niqab en cours au sein de l’université. Mais, pour lui, la révolution doit amener de la démocratie, du progrès, et non un retour en arrière.

Depuis plus d’un an maintenant vous êtes la cible d’islamistes violents qui vous reprochent d’empêcher le port du niqab. Vous êtes même traduit en justice  ! Quel est le fond de cette affaire  ?

Habib Kazdaghli. Ce port du niqab n’existait pas en Tunisie. Mais l’un des phénomènes pervers de la liberté retrouvée est que certains ont voulu faire autrement. Ce n’est pas l’habit en lui-même qui nous pose problème – même si c’est une expression régressive. Mais nous avons toujours insisté, sur le fait de se dévoiler, que le visage soit découvert quand le prof entre. Parce que nous considérons que le visage est la partie fondamentale de la personnalité de l’être humain. C’est avec les expressions du visage que tout enseignant qui respecte son métier suit les étudiants qui sont devant lui. C’est une exigence pédagogique et de communication. L’enseignement, la transmission du savoir se fait dans un climat de confiance entre les deux parties. On nous dit qu’on ne peut pas enlever le voile parce que Dieu l’a imposé  ! Alors qu’une bonne partie des Tunisiennes ne portent pas le voile. Ce serait donc des mécréantes  ? Il y a une ségrégation qui va s’établir entre les gens. Si Dieu décide de tout, alors il n’y a besoin ni de doyen ni de profs. Il y a une transmission directe du savoir. Alors que, pour nous, le plus important est l’égalité face au savoir. Le professeur symbolise le savoir. Les étudiantes et les étudiants doivent être àégalité face àce savoir. On m’a conseillé de laisser ces filles voilées dans un coin de l’amphithéâtre et de ne pas m’occuper d’elles. J’ai dit « â€¯non  »â€‰ ! L’éthique de l’enseignant réside dans l’idée que tout le monde va accéder àce savoir et réussir. L’affaire a donné lieu àun débat terrible. Il y a vraiment deux perceptions différentes par rapport àl’éducation. À Sousse, il y a eu un problème au moment des inscriptions. À Kairouan, c’était àpropos des contenus des programmes. À Monastir et àGabès, ils ont voulu imposer la séparation hommes-femmes dans les restaurants universitaires…

N’est-ce pas un problème politique, une vision de société  ?

Habib Kazdaghli. Il faut rappeler que, sous le pouvoir dictatorial, il y avait des postes de police àl’intérieur de l’université. Après les élections du 23 octobre, nous avons compris qu’un nouveau phénomène se développait. Certains groupes ont interprété la victoire des islamistes comme la mise en place d’un pouvoir pour des années. Or, en réalité, les gens ont voté pour une Assemblée constituante dont la mission première est d’écrire une Constitution et qui ne devait exister qu’une année.
Ces formes d’intrusion dénotent un certain état d’esprit. Comme si c’était une revanche de la part de ces groupes islamistes voulant utiliser le pouvoir indépendamment des institutions en place. La crise s’est déclenchée le 25 octobre, deux jours après les élections. Et ces groupes ont dit àune collègue que le parti qui avait gagné les élections était avec eux dans cette affaire du niqab. L’autre revendication de ces salafistes (dont beaucoup n’avaient rien àvoir avec l’université) était l’ouverture d’une salle de prières et le refus de la mixité. J’ai répondu que l’université n’était pas la mosquée.
Dans le fond, dans cette affaire, c’est un projet de société qui voulait s’exprimer. Si la bataille était gagnée au niveau de l’université, elle s’imposerait àl’ensemble de la société. Même au temps de la dictature, nous avons pu gagner des batailles, c’est ce qu’on appelle les libertés académiques. Du temps de Bourguiba et même de Ben Ali, il n’y a jamais eu de censure sur les sujets de thèse. Moi-même, en 1982, j’ai fait ma thèse sur l’histoire du Parti communiste tunisien. De même, un collègue a fait sa thèse sur le mouvement islamiste. C’est un fossé qui sépare ces deux visions du monde.
Le problème se complique encore quand on sait que les différents ministères, de l’Enseignement supérieur ou de l’Intérieur, sont occupés par les islamistes, même si des miettes ont été données àd’autres partis. Leur attitude incompréhensible dénote une vision de l’école ou de la démocratie. Qu’est-ce qu’on nous demande  ? On nous dit de patienter. Mais si on fait une concession sur une question aussi fondamentale, c’est fini. Il en va de même sur le rôle de l’école ou de la place de la femme àl’école. Cette ségrégation rappelle des pays qui, pour nous Tunisiens, ne sont pas des pays de référence. Ils peuvent être des références au niveau de la spiritualité, comme l’Arabie saoudite. Mais il n’y a aucune influence sur le modèle sociétal de l’école. Depuis le XIXe siècle, l’école a jeté un pont avec l’universel. La femme a accédé àl’enseignement depuis l’époque coloniale. Il y a une massification depuis l’accession àl’indépendance. La réussite de l’État moderne, c’est l’éducation et l’égalité entre hommes et femmes. On peut résumer ainsi la Tunisie des cinquante dernières années. On a l’impression qu’il y a également une vision d’éradication de ces années. Il n’y a jamais eu un doyen traîné devant les tribunaux. Le gouvernement, par son silence complice, a laissé faire.

Avez-vous été surpris de la force que représentent les groupes islamistes,
qu’ils se disent modérés ou non  ?

Habib Kazdaghli. Surpris, oui et non. Il faut remonter àla manière avec laquelle ce phénomène avait été appréhendé. En tant qu’intellectuels mais aussi en tant que forces politiques démocratiques, nous pensions, du temps de Ben Ali et même sous Bourguiba, qu’il fallait rester ferme, mais ne pas faire de la politique policière. Ce qui a été fait, c’est une politique de répression qui n’a pas seulement touché les salafistes ou les intégristes, mais l’ensemble de la société. Il y avait un contrôle total et le pouvoir est devenu allergique àtoute voix discordante. De ce fait, pendant la période où les islamistes étaient en prison, on n’a pas laissé la société se défendre. L’État policier a voulu mener le jeu et, en même temps, derrière cette mise au pas de la société, il y a eu de la corruption. Ce contrôle policier a permis àcertaines familles de s’enrichir. Elle a ouvert la voie aux prébendes. Ce qui s’est passé est bien l’échec de cette pratique. La société était un peu désarmée lorsque la liberté est revenue. Mais ces islamistes n’avaient rien àfaire avec les mouvements sociaux qu’avait connus la Tunisie, tout d’abord en 2008 avec la longue résistance des mineurs du Sud, notamment àRedeyef. Le mouvement était dirigé par le mouvement syndical et la gauche. Les islamistes n’y avaient aucun rôle. Après le 17 décembre 2010, àla suite de l’immolation de Bouazizi, on n’a jamais vu un drapeau réclamant l’islam ou l’arabité. C’était un mouvement tunisien, social, avec comme slogan  : « â€¯Dignité, justice sociale, emploi  ». Le 14 janvier 2011, devant le ministère de l’Intérieur il n’y avait pas de demandes de plus de religiosité, mais au contraire plus de liberté, d’égalité, de justice. Le rôle joué par les femmes était magnifique. Elles n’étaient ni voilées ni en niqab. Ce sont des phénomènes pervers qui sont apparus àla suite d’une captation de la scène publique. Cela a commencé par des attaques contre la synagogue de Tunis, contre les cafés vendant de l’alcool… On a compris àce moment-làqu’il y avait une volonté de donner une couleur identitaire àla révolution tunisienne. Mais, en elle-même, cette révolution est le rêve de ma génération. Elle est le fruit de cette Tunisie instruite. Dans toutes les sociétés il existe des formes extrémistes, radicales. Le problème est comment affronter ces situations. Ce qui m’inquiète n’est pas tant qu’il y ait des islamistes radicaux àl’université, que le manque de soutien aux autorités universitaires. Je suis élu. Ce que j’applique ne sont pas mes idées seulement, mais les décisions prises par des conseils élus. Le sens d’une révolution, c’est aussi le changement pour plus de démocratie et plus de progrès. Si c’est pour réclamer des choses d’il y a quatorze siècles, ce n’est plus une révolution, mais tout simplement un retour en arrière.

Il y a un problème politique aujourd’hui. Vous avez évoqué les « â€¯miettes  » données àdeux partis laïques qui siègent au gouvernement avec les islamistes d’Ennahdha. On peut même être déçu par l’attitude du président Marzouki. On a également l’impression que le fer de lance de la résistance est plus le syndicat UGTT que certains partis politiques. Partagez-vous cette idée  ?

Habib Kazdaghli. Oui et non  ! Si l’on considère les partis, on n’est plus àla situation qui a caractérisé les élections avec un grand émiettement des forces démocratiques et de gauche. Cela a été une grave erreur. Le parti Ettajdid, ancien parti communiste, devenu la Voie sociale et démocratique, a appelé les forces du centre et de gauche àne pas penser les élections pour la constituante comme étant des élections pour le pouvoir, mais pour écrire une Constitution. Une Constitution, pour être efficace, doit être meilleure que celle de 1959, qui a permis de traverser le siècle. Tous les partis n’ont pas vu les choses de la même manière. Ainsi, Ettakatol, membre de l’Internationale socialiste, a accepté la présidence de l’Assemblée et Marzouki la présidence du pays, selon un partage voulu par Ennahdha. Il avait été promis une Constitution au bout d’un an. Un an et demi après, toujours rien. On ne connaît pas les dates des élections et le pays vit dans l’insécurité politique. Outre les attaques contre les institutions et les universités, contre les journalistes, les créateurs, le 6 février, Chokri Belaïd a été abattu. La société est divisée. Avec un pouvoir qui utilise tantôt les salafistes comme bras armé, tantôt des prétendues ligues de protection de la révolution qui ne sont rien d’autre que des ligues fascistes.
Il est vrai que l’UGTT joue un rôle important. Elle a d’ailleurs été attaquée par ces ligues fascistes. Mais ce n’est pas nouveau. Il en allait de même pendant la période coloniale. Son fondateur, Farhat Hached, a été assassiné en décembre 1952. Il y a une histoire du mouvement syndical qui est imbriqué àla lutte nationale. Il y a aussi la société civile. La preuve, les manifestations organisées pour empêcher l’introduction de la charia dans la Constitution. De même, le 13 aoà»t 2012, pour s’opposer àl’article qui voulait faire de la femme le complément de l’homme. L’opposition essaie de jouer un rôle au sein de l’Assemblée. Même si, personnellement, j’aurais aimé qu’il n’y ait pas ce partage. Il s’agit d’écrire un texte qui serve la Tunisie, et non pas une partie des Tunisiens en fonction de la majorité toute relative qui existe àl’Assemblée nationale.

L’assassinat de Chokri Belaïd pourrait-il être lié au rôle qu’il jouait pour l’unification de l’opposition démocratique et progressiste  ?

Habib Kazdaghli. Lorsqu’il y a assassinat, il y a toujours responsabilité. Lorsque dans une société une partie liquide l’autre, cela signifie qu’une ligne rouge a été franchie. Il y a une responsabilité politique et morale. Chokri Belaïd était d’un parti d’extrême gauche. Il était d’ailleurs l’un de mes avocats. Il n’a pas oublié la nécessité d’une convergence nationale. Au sein du Front populaire, un groupement de plusieurs partis d’extrême gauche et de nationalistes arabes, il était celui qui disait ne pas exclure un rapprochement avec l’autre bloc, l’Union pour la Tunisie, composé de cinq partis, dont l’ancien parti communiste. Les forces démocratiques s’attendent donc àce qu’il y ait au moins un pacte de non-agression àdéfaut d’entente. C’est le rôle joué par Chokri Belaïd ces derniers mois. La veille de son assassinat, il avait appelé àla tenue d’un congrès national contre la violence. Il l’a payé de sa vie. Je rapproche cet assassinat de celui de Jaurès en 1914 et celui d’Aldo Moro en 1978, des hommes capables d’être des fédérateurs. D’où l’importance de ses obsèques. Il faut que ça se traduise au niveau politique par une alliance des forces démocratiques attachées àcette Tunisie que voulaient ceux qui sont morts lors de la révolution de 2010-2011.

La résistance du doyen
Doyen de l’université de Tunis-Manouba et professeur d’histoire contemporaine, Habib Kazdaghli est devenu le symbole de la justice, des libertés et de la séparation nécessaire entre la religion et l’État. Parce qu’il s’oppose au port du niqab (le voile intégral) pendant les cours et les examens, il subit depuis un an et demi la vindicte physique et verbale des groupes islamistes venus occuper les locaux. Le 6 mars 2012, deux étudiantes voilées mettent àsac le bureau du doyen puis l’une d’entre elles porte plainte et l’accuse de l’avoir giflée. Habib Kazdaghli avait lui-même saisi la police. Hier, il comparaissait devant le tribunal de la Manouba. Il était accompagné de centaines de personnes venues le soutenir. Les magistrats étant en grève, le verdict a été reporté au 4 avril.
Un procès qui est dénoncé par le corps enseignant, la société civile et l’opposition de gauche qui accusent le gouvernement dirigé par les islamistes d’Ennahdha de vouloir islamiser la société tunisienne. Il y a quelques jours il était àParis, àl’invitation du Gremamo (Groupe de recherches sur le Maghreb et le Moyen-Orient) du laboratoire Sedet de l’université Paris-Diderot et sa directrice adjointe, Chantal Chanson-Jabeur.