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Egypte : Al Jazeera, « la voix des Arabes » déraille

lundi 15 juillet 2013, par siawi3

le 14.07.13 | 10h00
Source : http://www.elwatan.com/international/al-jazeera-la-voix-des-arabes-deraille-14-07-2013-220974_112.php

La chaîne est désormais critiquée, y compris par les journalistes qui y travaillent.

Face à l’exacerbation des tensions entre les camps anti et pro-Morsi, Al Jazeera se retrouve de plus en plus isolée. Après avoir été la tribune des contestataires de tous bords, lui conférant une popularité unique dans le Monde arabe, la chaîne qatarie est conspuée par la rue égyptienne qui lui reproche son soutien aux Frères musulmans.C’est que la chaîne d’information qatarie n’est pas une télévision ordinaire : elle est à la fois actrice et théâtre des événements se déroulant dans le Moyen-Orient. La chaîne, qui a toujours favorisé un traitement militant des événements politiques des pays arabes, est désormais critiquée, y compris par les journalistes qui y travaillent.

Des collaborateurs d’Al Jazeera en Egypte, au nombre de sept, en désaccord avec la ligne éditoriale de leur employeur, ont démissionné lundi dernier. Une source d’Al Jazeera a expliqué à l’AFP que les démissionnaires « ne se sont pas adaptés à la ligne éditoriale de la chaîne qui refuse de se soumettre aux pressions et qui poursuit sa couverture avec professionnalisme, abstraction faite du pouvoir en place ». Ce ne sont certes pas les premières démissions en série qui ont lieu à Al Jazeera, mais elles ont ceci d’intéressant : elles traduisent un certain ras-le-bol de l’activisme politique de Doha, en utilisant la puissante chaîne pour imposer sa vision des choses.

Les critiques qui s’élèvent au sein d’une partie de l’opinion publique en Egypte estiment que la ligne éditoriale de la chaîne penche trop en faveur des islamistes. Le Qatar, étant le principal soutien financier des Frères musulmans en Egypte ainsi que d’autres partis islamistes dans le monde arabe. Le fait est que la chaîne ne cache pas son penchant pour le président Morsi. Youssef Al Karadawi, commentateur vedette d’Al Jazeera, y émettait une fatwa déclarant « nulle et non avenue » la destitution du président Morsi.

La couverture des événements en Egypte a, par ailleurs, créé des remous au sein de la corporation des journalistes, au point où les correspondant d’Al Jazeera se sont vus mis dehors par leurs confrères égyptiens lors d’une conférence de presse donnée lundi par l’armée à la suite des heurts. Selon des journalistes présents sur place, les reporters de la chaîne qatarie ont été enjoints de quitter la salle et poussés vers la sortie sous les huées de leurs collègues scandant : « Dehors ! Dehors ! »

Pourtant, à un moment donné, la chaîne jouissait d’une crédibilité certaine envers les téléspectateurs arabes, puisant sa légitimité dans son professionnalisme et dans sa fonction de relais médiatique des oppositions. La chaîne tranchait avec ce dont les téléspectateurs arabes avaient coutume de voir : des journaux télévisés qui ne se contentent pas de reprendre les faits et gestes de l’homme au pouvoir et donnant la parole aux opposants. Aujourd’hui, elle n’illustre plus que ces médias, devenus nombreux (France 24, Russia today, BBC arabic…), servant d’outil de politique étrangère ou de diplomatie publique vers le Moyen-Orient.

En s’alignant sur la politique internationale du Qatar, en soufflant sur les braises en Syrie et se montrant sans voix sur le Bahreïn, la chaîne apparaît comme le porte-parole de l’émirat. Plus le rôle du Qatar devient important sur la scène internationale et plus la chaîne perd en crédibilité. « Au début, explique Yves Gonzalez-Quijano, auteur d’Arabités numériques à France 24, quand quelques jeunes sortaient manifester et écrire des slogans sur les murs, la chaîne d’information est restée hésitante à en parler, même quand ils se sont fait violemment réprimés par les hommes de Bachar Al Assad.

Mais immédiatement après que le Qatar a pris position en faveur de l’opposition et de la rébellion, Al Jazeera a pris fait et cause pour les rebelles. C’est subitement devenu une chaîne de propagande, ou du moins un média très partisan. Elle avait pris clairement un parti. Ce revirement est associé au changement de position du Qatar qui après avoir hésité un peu sur la ligne à suivre est devenu l’un des principaux soutiens de la rébellion. »

Selon le politologue Mohammed El Oifi, maître de conférences à Sciences-po, spécialiste d’Al Jazeera et des médias et opinions publiques arabes, la nature des liens entre cette chaîne et la politique étrangère du Qatar se heurte à trois obstacles majeurs.
Le premier est méthodologique : « Analyser les actions extérieures du Qatar sur le modèle de l’Etat-nation wébérien, rationnel et bureaucratique, explique El Oifi, revient à les soustraire aux réseaux que les dirigeants qataris ont patiemment tissés et aux fidélités idéologiques ou clientélistes dans lesquelles l’appartenance nationale est l’allégeance qui compte le moins.

En outre, considérer Al Jazeera comme un média ordinaire revient à l’amputer d’une de ses dimensions, celle d’espace politique transnational de substitution, qui dynamise l’ensemble des scènes politiques nationales dans le monde arabe. » Le deuxième obstacle est d’ordre idéologique : « Il réside dans le refus de voir qu’Al Jazeera est avant tout un phénomène arabe implanté au Qatar et qu’elle transcende les logiques de l’Etat », souligne El Oifi. Le troisième obstacle est psychologique : « Quel est l’intérêt du régime dynastique local à soutenir les révolutions arabes ? Ou de prendre la défense du mouvement de résistance islamique Hamas contre Israël, mais aussi contre le Fatah ? », s’interroge El Oifi. « Ce sont là les concessions que font les dirigeants aux journalistes arabes qu’ils emploient et aux opinions publiques. C’est la contrepartie de l’envoi d’avions militaires en Libye ou de l’accueil de dirigeants israéliens à Doha », ajoute-t-il.

Rivalités diplomatiques et médiatiques entre l’Arabie Saoudite et le Qatar

Le champ de l’information télévisuelle panarabe est aujourd’hui marqué par le clivage entre deux lignes éditoriales antagonistes : d’un côté, El Arabya, favorable à la stratégie américaine au Moyen-Orient, la seconde, Al Jazeera, qui joue la carte de l’anti-américanisme et de l’opposition – à géométrie variable – aux régimes autocratiques arabes.

Ce duel entre deux influentes monarchies du Golfe se joue sur le terrain médiatique.
Le fait est qu’après le retrait de l’Egypte en 1970 et de l’Irak en 1991 de la lutte pour la domination du champ médiatique panarabe, l’Arabie Saoudite monopolisait le paysage médiatique panarabe.

Le lancement d’Al Jazeera, au milieu des années 1990 marquera la fin d’une époque.
Selon le politologue Mohammed El Oifi, maître de conférences à Science-po, spécialiste d’Al Jazeera et des médias et opinions publiques arabes, considère que les fluctuations sont illustrées par les tensions diplomatiques entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, qui se sont exacerbées en 2002, avant de connaître un apaisement couronné par la signature, le 6 juillet 2008, d’un accord – plutôt favorable au Qatar – sur le tracé des frontières entre les deux pays.

« En contrepartie, analyse-t-il, l’opposition saoudienne disparaît des écrans d’Al Jazeera. » Le ministre qatari reconnaît explicitement la dimension politique de la lutte médiatique entre les deux pays pendant cette période et affirme que, désormais, il n’y a plus de litige entre eux.