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Syrie : Contre la géopolitique du sang en Syrie

mercredi 9 octobre 2013, par siawi3

Source : http://www.elwatan.com/dyn/imprimer.php?link=http%3A%2F%2Fwww.elwatan.com%2Finternational%2Fcontre-la-geopolitique-du-sang-en-syrie-09-10-2013-230816_112.php

Salam Al Kawakibi et Moustafa Mouaffak au forum d’El Khabar

Mustapha Benfodil

El Watan, le 09.10.13 | 10h00

Tous deux sont aleppins et tous deux vivent en exil, précisément àParis. A part cela, ils ont des vues totalement divergentes sur la situation en Syrie.Il s’agit de Salam Al Kawakibi et de Moustafa Mouaffak, deux figures de l’intelligentsia syrienne.

Le premier est politologue et directeur de recherche àl’Arab Reforme Initiative. Pour la petite histoire, Salam est l’arrière-petit-fils du penseur réformateur Abderrahman Al Kawakibi (1855-1902). Quant àMoustafa Mouaffak, il était jusqu’àune date récente secrétaire général du Centre d’études euro-arabes avant de démissionner en apprenant qu’une partie des financements dudit centre provenaient des pays du Golfe. Actuellement, Moustafa Mouaffak est président de l’Union des Syriens d’Europe, « association créée il y a une année en France », dira-t-il.

Ces deux figures, aux positions antagoniques avérées disions-nous, ont été réunies hier pour un débat de haute facture au siège d’El Khabar (Hydra) en présence d’Ahmed Bédjaoui, directeur du Centre El Khabar pour les études internationales. Le débat est modéré par notre confrère Mohamed Baghali, rédacteur en chef au sein du même journal. Alors que Salam Al Kawakibi se positionne clairement contre le régime de Bachar Al Assad et se dit partisan de la révolution syrienne « pacifique et laïque », Moustafa Mouaffak, lui, aime àse présenter comme un « non-opposant », tout en précisant qu’il n’est pas làpour défendre le régime syrien mais pour défendre la Syrie, tout simplement.

Dans une brève présentation de l’objet de ce forum, Mohamed Baghali explique que l’initiative d’El Khabar vise àrapprocher les points de vue « de façon àfaire taire les obus et les balles, et àréfléchir àune alternative aux discussions de salons où les grands de ce monde se livrent àune partie de poker sur la table de la tragédie syrienne ». Le débat, qui s’étalera sur deux heures, nous aura permis de prendre la mesure de l’écart qui sépare les différents récits sur le drame syrien.

« 120 000 combattants étrangers en Syrie »
Les divergences pointent dès la première question de notre confrère, relative àla genèse de la crise syrienne. Pour Salam Al Kawakibi, ce qui se passe en Syrie « Ã©tait, au début, une révolution populaire pacifique qui a été militarisée, mais dont le versant pacifique est toujours en action ». Selon lui, la militarisation de l’insurrection a commencé avec la dissidence d’un certain nombre d’officiers, avant que des civils ne prennent le maquis pour riposter aux forces gouvernementales. Et de battre en brèche la théorie du complot qui attribue ce qui se passe en Syrie àune machination occidentale. « La culture du complot est enracinée dans l’imaginaire arabe », constate-t-il, avant de souligner : « Cela n’empêche pas qu’il y ait des parties étrangères qui agissent pour leurs intérêts. Mais c’est la fracture entre le régime et le peuple qui a autorisé cette infiltration. »

Le politologue évoque, ensuite, l’entrée, sur la scène, des phalanges extrémistes pro-Al Qaîda. « Ces groupes étaient envoyés en Irak avec la bénédiction du régime, et àleur retour, leurs membres ont été emprisonnés. Quand la révolution a éclaté, Bachar les a libérés. Ces gens ont détourné la révolution. Aujourd’hui, le régime vous dit : c’est Al Qaîda ou moi. Vous avez le choix entre la peste et le choléra. » Moustafa Mouaffak prendra le relais pour annoncer d’emblée : « Moi je suis àl’opposé de cette lecture. Ce qui s’est passé en Syrie ne présente guère les caractéristiques d’une révolution. C’est un mouvement qui a été manipulé. Au début, il y a eu l’affaire Hamza El Khatib. C’est un jeune de 18 ans qui a été tué lors d’une attaque contre des cités militaires. »

Salam Al Kawakibi rectifie en précisant que Hamza El Khatib « n’avait que 13 ans ». M. Mouaffak reprend : « Les grandes villes n’ont pas bougé, le mouvement était circonscrit àDaraa. Après, il s’est rapidement transformé en mouvement armé. » « Cette militarisation, ajoute-t-il, a été le fait d’entités étrangères qui envoyaient des armes et des hommes du renseignement sur le terrain. Il y a 120 000 combattants étrangers en Syrie. Ils sont financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite et encadrés par Bindar Bin Soltane (le chef des renseignements saoudiens, ndlr). » Moustafa Mouaffak exhibe des photos des exactions commises par les factions djihadistes en Syrie en lançant : « Ces gens coupent les têtes et mangent du foie humain. Après, on vient nous parler de Printemps arabe ! Si c’est cela la démocratie, moi, je n’en veux pas  » M. Mouaffak parle d’un plan, minutieusement préparé, de partition de la Syrie.

« Il n’y aura pas de vainqueur »
Le terrain syrien est devenu, dit-il, l’arène d’un conflit mondialisé dont l’enjeu est purement économique et énergétique. « L’acheminement du gaz vers l’Europe passe par la Syrie et on veut contrôler ce passage. » « Le rôle de la Russie est, lui aussi, dicté par des intérêts économiques », assure-t-il. Moustafa Mouaffak insiste pour dire qu’il ne se fait pas l’avocat du régime. « Mon passeport a été confisqué en 1969. J’ai un passeport algérien et français, et je n’ai toujours pas de passeport syrien », confie-t-il. « Nous voulons le changement. Nous sommes avec les revendications populaires », martèle l’invité d’El Khabar. « La solution militaire, qu’elle soit le fait du régime ou d’une intervention étrangère, est vouée àl’échec. Seule la solution politique arrêtera l’effusion de sang. Qu’on organise des élections sous un contrôle international. »

« 214 000 détenus politiques »
Salam Al Kawakibi dit s’entendre avec son contradicteur du jour sur au moins ce point. « La solution politique est nécessaire. Il n’y a aura pas de vainqueur sur le terrain armé. C’est le statu quo », note-t-il, avant d’asséner : « Nous ne voulons pas de négociations àla façon israélo-palestinienne qui s’éternisent et ne mènent àrien. Ces négociations doivent aboutir àun transfert de pouvoir. » Sur cette question, Mouaffak met un bémol : « Le régime va aller aux négociations. Mais il va négocier avec qui ? Avec l’Armée syrienne libre ? Avec la Coalition nationale syrienne ? Avec les combattants étrangers ? L’opposition qui se trouve àl’étranger exerce-t-elle un contrôle sur les forces de l’intérieur ? Ces forces ne reconnaissent pas l’autorité de la Coalition. Elles sont un lien organique avec l’Arabie Saoudite. »

Salam Al Kawakibi lui rétorque que c’est le régime qui a cassé l’opposition « canal historique ». Il rappellera au passage l’enfer qu’ont subi les activistes pacifistes syriens de l’intérieur, qui militent pour la démocratie depuis bien avant le Printemps arabe. « Il y a 214 000 détenus politiques en Syrie », affirme-t-il.

« Les membres de l’opposition laïque et pacifique ont été ou liquidés, ou jetés en prison, ou forcés àl’exil. » Et de citer les luttes passées, les voix qui s’étaient élevées dès l’arrivée de Bachar au pouvoir pour l’exhorter àmettre tout de suite en marche un train de réformes, un peu naïvement confiantes dans le projet moderniste affiché par le jeune président àl’époque. « Il y avait un mouvement civil laïque qui avait prospéré durant le « printemps de Damas » en 2000. Il y avait de larges débats, mais le régime l’a réprimé. Puis en 2005, il y a eu la Déclaration de Damas qui s’est heurtée làaussi àla répression alors que l’opposition n’appelait pas àla chute du régime », souligne le politologue. Aujourd’hui, et après 120 000 morts, l’heure est de parer au plus pressé, c’est-à-dire stopper l’hémorragie, s’accordent àdire les deux intervenants. Pour Al Kawakibi, il faut maintenant engager de vraies négociations, « pas un dialogue. Le dialogue viendra plus tard, quand la situation sera apaisée ».

Il propose une feuille de route dont les maîtres-mots sont : paix civile, réconciliation, élections après le vote d’une loi électorale. Salam Al Kawakibi préconise également de mettre en place une justice transitionnelle, faute de quoi la société syrienne sera en proie àla « adalaintiqamiya », prévient-il, où la vendetta tiendra lieu de « justice vengeresse ».

Pour Mouaffak, l’urgence est de vider la Syrie de cette « légion étrangère » qui déferle sur le pays avec son arsenal multinational et son agenda néocolonial. « Il n’y a de solution que par les Syriens et àl’intérieur de la Syrie », conclut-il. A la fin, Mohamed Baghali s’est réjoui que cet échange, bien que tendu et sans concession, ait pu réunir ces deux courants de pensée autour d’une même table. Un bon début. « C’est El Khabar 1 en attendant Genève 2 », lâche notre ami dans un sourire avec le sentiment d’avoir arraché un petit consensus contre la géopolitique du sang…