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Soap opera turc « Gümüsh  »

samedi 30 novembre 2013, par siawi3

Jasmina Tesanovic

Source : http://jasminatesanovic.wordpress.com/
25th of November 2013

“Gümüsh, connu en arabe comme “Noor†, est un des soap operas (feuilleton sentimental) le plus populaire au monde. Emis en Turquie par le réseau MBC, on estime que « Gümüsh  » a été vu par 85 millions de spectateurs dans le monde arabe pendant sa première saison en 2008.  »

(Wikipedia).

Pendant toute ma vie, j’ai fait des tentatives répétées pour regarder des soap operas àla TV : des américains, italiens, mexicains, brésiliens et même des serbes. Je ne suis jamais arrivée àaller au-delàdes premiers épisodes. Les soap operas m’ont toujours ennuyée, et ensuite ils me fâchaient.

Pourquoi ? Parce qu’ils étaient si faux de façon si flagrante, si agressifs et inamicaux. Leur version bidon, pour la consommation, de la réalité vécue faisait que je me sentais misérable. Ma façon d’être et de penser était systématiquement exclue des soap operas de tous les pays.

Loin de les considérer comme « de l’art populaire, » je les trouvais élitistes, et d’une mauvaise façon : des fantasmes de snobisme, créés pour des envieux, qui regardent des actrices dans de beaux habits pendant qu’ils achètent eux-mêmes de la poudre àlessiver. (Soap signifie savon).

Néanmoins, il y a quelques mois, mon ami m’a dit qu’existait un soap opera turc qui faisait s’unir les femmes musulmanes dans la révolution du printemps arabe. Il était évident que regarder « Gümüsh  » était une obligation.

Après quelques épisodes quelconques, j’ai été accrochée. Je me suis immergée dans le monde de la femme « Gümüsh  » et j’ai vécu avec elle. Je rêvais de ses affreux problèmes, je me fâchais avec ses erreurs ridicules, je parlais avec ma famille et mes amis des luttes affreuses que Gümüsh et moi endurions.

Finalement, j’ai compris le rôle des soap operas comme thérapie. Les soap operas existent de sorte que des femmes qui ont des ennuis peuvent regarder les ennuis d’autres femmes, mais contenus àl’intérieur d’un écran. Moi, non plus, je n’étais pas seule, grâce au soap opera, et souvent je me sentais tellement mieux.

Pour être honnête, Gümüsh est un très long, souvent trop long, feuilleton kitsch et sentimental. Mais je l’ai supporté patiemment, et j’ai même été fascinée. Je n’avais jamais vu auparavant un monde fictif qui commence par un mariage sévèrement arrangé par des grands-parents, et qui se poursuit avec des avortements gratuits et faciles.

J’ai vécu dans les parties du monde où on n’entend plus parler de mariages arrangés aujourd’hui. Dans « Gümüsh  », une jeune fille arrive àl’âge du mariage, son grand-père la marie dans un autre clan, cet arrangement est réglé, pas de discussion, pas de choix pour la mariée. Mais les femmes de « Gümüsh  » ont une attitude vis-à-vis de l’avortement qui choquerait la prude USA, où l’idée de l’avortement est aussi polarisante que l’est la race. « Gümüsh  » est une sorte de champ de bataille pour l’autonomie féminine, qui se déroule entre l’autel du mariage et la clinique d’avortement.

Une fois que j’avais compris ce qui se passait, j’avais été tentée d’abandonner le feuilleton dont j’avais saisi le sens. Mais les raconteurs astucieux allaient trouver un moyen pour me montrer leur talent. A un moment, par exemple, les personnages du feuilleton se rassemblent sur le canapé de la famille pour regarder eux-mêmes un soap opera.

Ils y reconnaissent même comiquement leur propre situation difficile : Allah Allah, remarquent-ils, pourquoi vivons nous aussi ce genre de vie absurde qu’on voit ces jours-ci àla TV, où des filles mortes reviennent enceintes, des bon-papas tombent amoureux, le riche devient pauvre et le pauvre devient riche ! Le personnage du feuilleton pendant le moment de détente se moque même d’elle-même en se lamentant : la première chose que je fais chaque matin est de regarder un soap opera ! Je me sens vraiment mal ! Quelque chose a mal tourné dans ma vie !

Mais les vies tournent mal ! Mon père était un ingénieur et il ne regardait jamais la TV, sauf pour les nouvelles. Mais quand sa femme est morte, il a allumé la TV pour raccourcir ses journées solitaires. Il a bientôt trouvé un soap opera de patriarche avec lequel il a sympathisé. Il m’a fait remarquer : je constate que seul ce vieux gars décent travaille ! Tous les autres personnages sont simplement en train de comploter et àintriguer pour avoir son argent !

« Gümüsh,  » le personnage central du spectacle, est une fille simple, au bon cÅ“ur d’un village turc. L’actrice qui joue les esquives et les écarts sans fin de Gümüsh, dans des tournures dures àvivre et stupides de l’intrigue et des actes fous d’auto-sacrifice, les montre tous par trois expressions faciales. L’actrice a des lèvres repeintes, des jambes arquées, des habits prétentieux et vacille toujours sur de hauts talons. L’amour et la tendresse signifient tout pour Gumush ; le pouvoir, la renommée et l’argent ne traversent jamais son esprit.

A un certain moment dans le feuilleton, cependant, Gumush, pleine d’amour, se rebelle. Elle réalise qu’elle ne dit jamais non. J’ai toujours confiance dans les gens, maintenant, cette habitude doit cesser !

Dès que Gumush s’arrête de dire oui àtoute demande qu’on lui fait, le monde du feuilleton s’arrête. Elle est en grève pour quelques épisodes – presque rien ne se passe.

Donc Gumush revient àses anciennes habitudes du soap opera. Une icône de sacrifice féminin envers les autres, Gumush donne sa fortune, son amour, sa pitié et son indulgence et même un rein ! Une fois qu’elle s’était mise àperdre des organes internes dans le système de santé turc où les avortements se déroulaient si librement, j’ai craint que les auteurs ne se soient ennuyés et ne portent un coup fatal au rôle principal.

Mais le Printemps arabe n’avait pas besoin d’une héroïne morte. Gumush survit àtous ses travaux, même si nous, les spectatrices, souffrons avec elle, en nous demandant : Pourquoi Gumush est-elle si stupide ? Pourquoi les femmes amoureuses sont-elles aussi stupides avec l’amour, et heureuses uniquement quand elles sont stupides ?

Ces questions transcendent clairement tout soap opera turc contemporain. La féminité fonctionne ainsi partout, la plupart du temps. Si les femmes ne sont pas stupides, généreuses et heureuses, alors elles sont en colère, égoïstes et malheureuses. De temps en temps, une personnalité féminine dans l’un ou l’autre livre, film ou programme TV pigera cette situation injuste et se mettra àse plaindre, mais sa famille et ses amis se ruent sur son sauvetage émotionnel : tu n’es pas toi-même ! Tu es fatiguée, va te coucher, repose toi ! Ils mettent un bouchon sur la bouteille pour son propre bien.

Gumush est de plus rendue sans voix par son idéalisme moral et sa pure ignorance. Ce n’est pas une fille des villes et elle évite les moyens sophistiqués. Parce qu’elle est Gumush.

Gumush est une couturière orpheline non aimée, mais jolie d’un village turc. Grâce àla logique du drame TV, elle devient l’impératrice bien aimée d’une famille contemporaine de magnats turcs des affaires. Ce genre de fluidité de classe est un élément de base de l’intrigue, tout comme les mariages arrangés et les avortements.

Les pauvres et les gens qui travaillent dur ont une sagesse directe qui est refusée aux riches choyés, et donc les riches souvent font confiance àleur stabilité d’esprit et leur simplicité morale. D’autre part, les pauvres sont une bande de Cendrillons. Elles ne se rebellent jamais directement contre la richesse et le pouvoir, en pensée ou en actes. Leurs plaintes sont conservatrices, résultant de l’amour, pour préserver le statut quo.

Gumush est une fille profondément traditionnelle qui ne croise jamais le sultan de la famille le bon-papa. Au contraire, elle renforce les règles en les modernisant. Généralement, Gumush le fait avec un téléphone portable. Tout le monde dans le feuilleton possède un téléphone (des téléphones Nokia, ceci étant +/-2004) et chaque épisode implique un torrent de messages SMS sonores, des mensonges, des fraudes, des avertissements et de petites déceptions.

A la fin, même le sultan admet sa victoire, mais pas sa propre défaite. Personne ne perd dans un soap opera turc. Même les méchants deviennent bons, tandis que les bons sont simplement temporairement mauvais détournés du droit chemin par des instincts animaux. Cette perspective d’un happy end est réconfortante, et très vieux-Hollywood, opposée aux feuilletons américain contemporains où, pour l’amour du ciel ! rien ne tourne jamais bien.

Existe-t-il un terrain commun entre les soaps de l’est et les soaps de l’ouest ? Eh bien, il y a cette nécessité permanente de vendre aux femmes le soap. (soap =savon). Les femmes lavent le linge de la famille, donc les femmes ont des intérêts de genre. Les femmes de toutes les communautés savent tout sur le balai, l’essoreuse et le seau. Les hommes de leurs communautés ne se réuniraient jamais devant la TV pour regarder ce genre de choses. La question féministe classique : qui nettoie les toilettes dans le ménage ?

Comment ce stupide soap opera a-t-il pu devenir un talisman pour les femmes rebelles du Printemps arabe ? De toute évidence parce qu’elles s’identifient avec Gumush. Son cÅ“ur est pur, mais sa confiance dans la bonté est constamment compromise. Comme Gumush, les femmes rebelles de l’Egypte urbaine veulent une révolution subversive du comportement féminin, qui peut se produire sous l’armature de règles strictes et visiblement inchangeables.

Il y a quelques temps, une fille anonyme habillée de rouge était le symbole de la résistance des femmes et de la brutalité de la police pendant les émeutes àIstanbul. Elle aurait pu être Gumush. Néanmoins, Gumush ne descend pas dans la rue, elle ne tweet pas ou ne fait pas de politique. Dommage. Son influence sur le Printemps arabe des femmes est culturel, pas ouvertement politique.

Ces femmes « ne veulent pas tout,  » elles « ne le veulent pas maintenant,  » et elles rejetteraient tout monde qui se proclamerait lui-même radicalement différent des traditions de la famille. Ce serait « une mission impossible  ». Mais, en fait, elles affluent en masse pour regarder la lutte d’une femme turque dans un soap opera turc àla TV, quelque chose que leurs grands-mères arabes n’avaient jamais rêvé de faire. En outre, ce soap opera a très peu àvoir avec un quelconque  »village planétaire  » àla Marshal MacLuhan. Gumush est de la TV commerciale sur une grande échelle, avec un succès énorme destiné au village musulman. L’occident ne regarde pas Gumush.

C’est peut-être la mort des révolutions du Printemps arabe qui avaient commencé avec tant de vigueur et d’enthousiasme. Peut-être que c’est ce que les soap operas et les révolutions ont en commun : se terminer par un contrecoup conservateur.

Cependant de vraies femmes peuvent faire mieux que cela. Elles doivent sauver Gumush de son soap opera.

Jasmina Tesanovic