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Europe : Le « sauvetage  » de l’Irlande = sauver les banques, broyer les peuples… et laisser la dette s’envoler

vendredi 21 février 2014, par siawi3

Source : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2014/01/14/le-%C2%AB-sauvetage-%C2%BB-de-lirlande-sauver-les-banques-broyer-les-peuples%E2%80%A6-et-laisser-la-dette-s%E2%80%99envoler/

Le cas de l’Irlande fait partie de ces « sauvetages  » qu’on va nous présenter comme des succès des politiques d’austérité en Europe. Une belle étude sur ce cas a été publiée par trois économistes, membres d’Attac France, Attac Irlande et Attac Autriche. Je la résume dans ce billet, mais elle vaut une lecture intégrale, avec toutes les sources des chiffres cités : voir ce lien. http://tinyurl.com/k5at3mr

Le 15 Décembre 2013, l’Irlande est devenue le premier pays àsortir d’un programme de « sauvetage  » de la Troïka. Alors que l’Irlande a reçu 67,5 milliards € de prêts pour son renflouement depuis la fin de 2010, le pays a transféré un montant total de 89,5 milliards € àson secteur financier au cours de la même période. 55,8 de ces milliards sont tombés dans les poches des banques créancières, toutes étrangères et certaines françaises. L’étude confirme que la situation économique et sociale de l’Irlande demeure désastreuse : ces milliards n’ont en rien profité aux Irlandais, broyés par la politique d’austérité infligée àleur pays pour payer ces dettes illégitimes.

LA BCE A CONTRAINT L’IRLANDE A REMBOURSER LES HEDGE FUNDS !

Une expertise commandée par le Parlement européen montre que la BCE a forcé le gouvernement irlandais àprendre cette mesure en menaçant de suspendre le financement d’urgence des banques irlandaises. Et cela bien que le remboursement intégral des obligations non garanties ne fasse pas partie du mémorandum de sauvetage, et malgré la demande du FMI que ces créanciers subissent des pertes (« haircut  »). Ce faisant, la BCE a protégé ces gros spéculateurs, qui avaient prêté de l’argent aux banques irlandaises àdes taux élevés quand il était déjàclair que celles-ci étaient sur le point de s’effondrer ou d’être secourues par l’État.

LE WHO’S WHO DES PROFITEURS

L’ex-courtier et blogueur Paul Staines a divulgué une liste incomplète des créanciers d’Anglo Irish, la plus grande banque irlandaise en faillite. Elle comprend notamment Allianz, Barclays, Crédit Suisse, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSBC et Société Générale. Pour Lisa Mittendrein, « les seuls qui vont très bien sont les élites financières européennes. C’est le gratin du secteur bancaire qui a été sauvé, pas le peuple irlandais. L’Irlande est tout sauf une success story  ».

LE PILLAGE DU FONDS NATIONAL DES RETRAITES

L’Irlande a cofinancé son « sauvetage » par € 17,5 milliards, dont 10 milliards€ ont été pris àau NPRF, le fonds de pension public, mis en place au départ pour garantir les retraites irlandaises àl’avenir. L’argent du fonds a été utilisé pour la recapitalisation directe des banques. À la fin de 2013, le gouvernement a décidé de transformer entièrement le NPRF en un fonds d’investissement, la protection des pensions futures n’étant « plus une priorité  ». En outre, la population a été durement touchée par six années de mesures d’austérité : la TVA a été augmenté à23%, les allocations familiales ont été baissées, les allocations de chômage pour les jeunes divisées par deux et les frais de scolarité ont triplé, à2500 euros. Au total, la facture sociale s’élève àplus de 28 milliards € depuis 2008 pour l’Irlande.

LE TAUX D’EMIGRATION LE PLUS ELEVE DANS L’UE

Les conséquences sociales de l’austérité sont désastreuses : près d’un tiers de la population est en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, une personne sur dix souffre de la faim. Bien que le revenu disponible du décile le plus pauvre de la population ait chuté de 26 %, le revenu du décile supérieur a augmenté de 8 %, ce qui montre bien les choix sociaux faits par la politique de gestion de crise. Parmi les 18-24 ans, une personne sur deux envisage de quitter le pays, tandis que 300 000 personnes ont déjàémigré dans les quatre dernières années. En 2012, l’Irlande a connu le plus fort taux d’émigration nette dans toute l’UE. Seulement six ans avant elle avait le plus haut taux d’immigration nette du continent.

LA DETTE PUBLIQUE CONTINUE D’AUGMENTER !

Contrairement àla fable du brillant redressement irlandais, l’économie irlandaise est loin d’avoir récupéré : le PIB d’aujourd’hui est de 12,6 % inférieur àcelui d’avant la crise. Le taux de chômage, actuellement à13 %, est encore deux fois plus élevé qu’avant la crise. Parmi les jeunes, 27 % sont sans emploi. Le secteur bancaire ne remplit toujours pas sa tâche principale : la moitié des demandes de crédit des PME au dernier trimestre ont été rejetées par les banques. La dette nationale, qui avait explosé de 25 à91% du PIB entre 2007 et 2010 àla suite des sauvetages bancaires, s’est encore accrue sous le contrôle de la Troïka et a atteint 124 % en 2013 selon les prévisions actuelles.

(graphique J. Gadrey d’après les bases de données de l’OCDE)

Image supprimée par l’expéditeur. detteirlande.jpg

UN CHANGEMENT RADICAL DE POLITIQUE EST URGENT

« Nos gouvernements doivent cesser de dépenser d’énormes sommes d’argent public pour sauver un secteur financier sans scrupules “, demande Mittendrein. Au contraire, une réglementation stricte est nécessaire : les banques jugées « trop importantes pour faire faillite  » doivent être démantelées de sorte qu’elles ne puissent plus mettre en danger des sociétés entières. A moyen terme, le secteur bancaire doit se limiter àsa tâche essentielle : la gestion des dépôts et des prêts, sans servir des intérêts privés mais le bien-être public. Il faut stopper ces politiques d’austérité, qui visent àdétruire les systèmes de protection sociale et de soins de santé et qui menacent de la pauvreté des centaines de millions de personnes en Irlande et en Europe. Elles doivent laisser la place àdes programmes d’investissement public et àune coordination européenne des politiques fiscales et économiques dans l’intérêt de la population. Par le biais de l’allègement de la dette et d’un impôt sur la fortune coordonné àl’échelle internationale, les créanciers et les riches doivent prendre le fardeau de la crise. « La taxe européenne sur les transactions financières doit être rapidement adoptée en suivant le projet de la Commission européenne amendé par le récent accord CDU-SPD : le gouvernement français doit renoncer àen affaiblir la portée. Le coà»t de la crise doit être payé par ceux qui en sont responsables  », souligne Dominique Plihon.

NON AU †PACTE DE COMPETITIVITE â€

Les élites politiques envisagent actuellement d’adopter un « pacte de compétitivité » qui étendrait le modèle irlandais àl’ensemble de l’UE : tous les États devraient s’engager àdes mesures néolibérales telles que la réduction des protections du travail, la baisse des salaires, des privatisations… Leur mise en Å“uvre serait garantie par des contrats entre les États et la Commission européenne, qui les surveillerait et ferait adopter des primes ou des pénalités. †Le pacte de compétitivité signifierait « troïka pour tout le monde “, conclut Lisa Mittendrein†. Son adoption a été repoussée de décembre 2013 àjuin 2014 ; mais nous devons stopper définitivement ce pacte d’appauvrissement, pour initier un virage à180° dans la politique de gestion de crise européenne “.

Les auteurs de l’étude : Dominique Plihon, Attac France ; Lisa Mittendrein, Attac Autriche ; Andy Storey, Attac Irlande, University College Dublin

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie àl’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu àla croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.

Il collabore régulièrement àAlternatives économiques.