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Gaza, Donetsk, Tripoli, Alep 1914-2014, le parallèle des noms, des situations, l’urgence pour la paix !

Dernier discours de Jean Jaurès, Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914

samedi 2 août 2014, par siawi3

Source : http://lepcf.fr/spip.php?page=article&id_article=2419

Gaza, Donetsk, Tripoli, Alep
1914-2014, le parallèle des noms, des situations, l’urgence pour la paix !

Dernier discours de Jean Jaurès, Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914

mercredi 16 juillet 2014

1914-2014, le parallèle des noms, des situations est terrible, et sonne après un siècle comme une nouvelle alarme pour les démocrates, les pacifistes. Ce sont les peuples qui doivent se lever et dire non àla guerre qui vient. Et ils ne sont pas comme en 1914 sans expérience de guerre mondiale, au contraire. Et ils sont en 2014, plus conscient que jamais que ce sont bien les intérêts des oligarchies qui poussent àla guerre, que c’est bien au fonds le système capitaliste qui pousse àl’affrontement pour la domination dans le (re)partage du monde. En Europe, ils prennent conscience de manière accélérée du rôle de l’Union Européenne comme facteur de guerre.

Faisons grandir le refus des horreurs de la guerre àGaza, Donetsk, Tripoli ou Alep, Exigeons la paix partout tout de suite, dans la souveraineté des peuples. Exigeons pour ce qui nous concerne la sortie immédiate de la France de l’OTAN, la rupture avec la diplomatie guerrière de l’UE, le rapatriement de toutes nos forces d’intervention àl’étranger !

Dernier discours de Jean Jaurès, Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914

Citoyens,

Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes àl’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes àl’heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter.

Citoyens, la note que l’Autriche a adressée àla Serbie est pleine de menaces et si l’Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d’Autriche fait violence àces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a àcraindre et àprévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l’Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d’alliance qui l’unit àl’Allemagne et l’Allemagne fait savoir qu’elle se solidarisera avec l’Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l’Autriche et la Serbie, si la Russie s’en mêlait, l’Autriche verrait l’Allemagne prendre place sur les champs de bataille àses côtés. Mais alors, ce n’est plus seulement le traité d’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne qui entre en jeu, c’est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira àla France :

« J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche, j’ai le droit d’invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place àmes côtés  ». A l’heure actuelle, nous sommes peut-être àla veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l’Autriche et l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu.

Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m’attarder àchercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l’a dit et j’atteste devant l’Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées ; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France.

Voilà, hélas ! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c’est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l’occasion de la lutte entre l’Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l’Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n’avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.

Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait àl’Autriche :

« Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, àcondition que vous nous passiez le Maroc  » et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions àl’Italie. « Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler àl’autre bout de la rue, puisque moi j’ai volé àl’extrémité  ».

Chaque peuple paraît àtravers les rues de l’Europe avec sa petite torche àla main et maintenant voilàl’incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d’autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l’Autriche et qui vont dire « Mon cÅ“ur de grand peuple slave ne supporte pas qu’on fasse violence au petit peuple slave de Serbie  ». Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cÅ“ur ? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit àl’Autriche « Laisse-moi faire et je te confierai l’administration de la Bosnie-Herzégovine  ». L’administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l’Autriche-Hongrie a reçu l’ordre d’administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n’a eu qu’une pensée, c’est de l’administrer au mieux de ses intérêts.

Dans l’entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l’Autriche, la Russie a dit àl’Autriche : « Je t’autoriserai àannexer la Bosnie-Herzégovine àcondition que tu me permettes d’établir un débouché sur la mer Noire, àproximité de Constantinople  ». M. d’Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l’Autriche àprendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l’Autriche, elle a dit àl’Autriche : « C’est mon tour pour la mer Noire.  » - « Quoi ? Qu’est-ce que je vous ai dit ? Rien du tout !  », et depuis c’est la brouille avec la Russie et l’Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d’Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l’Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l’Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine àl’Autriche-Hongrie et pour blesser au cÅ“ur les Slaves de Serbie.

C’est ce qui l’engage dans les voies où elle est maintenant.

Si depuis trente ans, si depuis que l’Autriche a l’administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien àces peuples, il n’y aurait pas aujourd’hui de difficultés en Europe ; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine ; elle a voulu la convertir par force au catholicisme ; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.

La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué àcréer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.

Eh bien citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, àla dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas àfrémir d’horreur àla pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne.

Vous avez vu la guerre des Balkans ; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d’hôpitaux, une armée est partie àun chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d’hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.

Songez àce que serait le désastre pour l’Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilàpourquoi, quand la nuée de l’orage est déjàsur nous, voilàpourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste quelques heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d’Allemagne s’élèvent avec indignation contre la note de l’Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.

Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions àces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar.

J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche àtourner au profit d’une victoire électorale, si précieuse qu’elle puisse être, le drame des événements. Mais j’ai le droit de vous dire que c’est notre devoir ànous, àvous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente àcette heure, sous l’orage, la seule promesse d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix.

Jean Jaurès