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Israel/Palestine: Fils de la mort

Thursday 28 August 2014, by siawi3

Traduction par WIB

Uri Avnery,

lundi 25 août 2014

La guerre était finie. Les familles retour­naient àleurs kib­boutz près de Gaza. Les jardins d’enfants rou­vraient. Un cessez-​​le-​​feu était ins­tauré et de nouveau encore pro­longé. De toute évi­dence, les deux parties étaient épuisées.

Et alors, tout d’un coup, la guerre a repris.

Que s’est-il passé ? Eh bien, le Hamas a lancé des roquettes sur Beer­sheba en plein cessez-​​le-​​feu.

Pourquoi ? Sans raison. Vous savez comment sont les ter­ro­ristes. Avides de sang. Ils ne peuvent s’en empêcher. Tout comme les scorpions.

Mais ce n’est pas si simple.

LES ENTRE­TIENS DU CAIRE étaient sur le point d’aboutir, du moins le semblait-​​il. Mais Ben­jamin Néta­nyahou avait des soucis. Il avait caché le projet d’accord égyptien pour un long cessez-​​le-​​feu même àses col­lègues du gou­ver­nement. Ils ne l’ont appris que par les médias qui l’ont révélé àpartir de sources palestiniennes.

Appa­remment, le projet disait que le blocus serait consi­dé­ra­blement allégé sinon offi­ciel­lement levé. Des pour­parlers au sujet d’un port et d’un aéroport devaient débuter au cours du mois àvenir.

Quoi ? Qu’obtenait Israël en contre­partie ? Après tous ces tirs et ces tueries, avec 64 soldats israé­liens tués, après tous les dis­cours gran­di­lo­quents sur notre vic­toire reten­tis­sante, était-​​ce làtout le résultat ? Pas étonnant que Néta­nyahou ait tenté de cacher le document.

La délé­gation israé­lienne reçut l’ordre de rentrer sans signer. Les média­teurs égyp­tiens exas­pérés obtinrent une nou­velle pro­lon­gation du cessez-​​le-​​feu de 24 heures. Elle devait expirer àminuit mardi, mais tout le monde de part et d’autre s’attendait àle voir être encore pro­longé. Et alors c’est arrivé.

Aux alen­tours de 16 heures, trois roquettes furent tirées sur Beer­sheba et tom­bèrent dans des zones inha­bitées. Pas de sirènes d’alarme. De façon assez curieuse, le Hamas nia les avoir lancées, et aucune autre orga­ni­sation pales­ti­nienne n’en reven­diqua la res­pon­sa­bilité. C’était bizarre. Après chaque lan­cement pré­cédent depuis Gaza, il se trouvait tou­jours une orga­ni­sation pales­ti­nienne fière de le revendiquer.

Comme d’habitude, les avions israé­liens ripos­tèrent promp­tement en bom­bardant des immeubles dans la bande de Gaza. Comme d’habitude, des roquettes se mirent àpleuvoir sur Israël. (J’ai entendu les inter­cep­tions àTel Aviv).

COMME D’HABITUDE ? Pas tout àfait.

D’abord on a su qu’une heure avant l’arrivée des roquettes, la popu­lation israé­lienne proche de Gaza avait été pré­venue par l’armée d’avoir àpré­parer abris et “espaces de sécurité†.

Ensuite il apparut que le premier immeuble de Gaza frappé appar­tenait àla famille d’un chef mili­taire du Hamas. Trois per­sonnes furent tuées dont un bébé et sa mère.

Et puis la nou­velle s’est répandue : il s’agissait de la famille de Mohammed Deif, le chef des Bri­gades Izz al-​​Din al-​​Qassam, la branche mili­taire du Hamas. (Qassam était un héros pales­tinien, le premier às’être rebellé contre le pouvoir bri­tan­nique en Palestine dans les années 30. Il fut pour­chassé et tué par les Bri­tan­niques.) Parmi les tués de ce mardi il y avait sa femme et son bébé. Mais il semble que Deif lui-​​même n’était pas là.

Cela n’est pas en soi une sur­prise. Deif a survécu àau moins quatre ten­ta­tives d’assassinat. Il a perdu un œil et plu­sieurs membres mais en est tou­jours sorti vivant.

Tout autour de lui, ses chefs suc­cessifs, des dizaines de ses pairs et subor­donnés poli­tiques et mili­taires ont été assas­sinés au fil des années. Mais lui a été béni des dieux.

Main­tenant, militant pales­tinien le plus recherché et traqué, il figure en tête de la liste noire israé­lienne. Il est le “Fils de la Mort†N° 1, une formule quelque peu biblique uti­lisée en Israël pour qua­lifier ceux qui doivent être assassinés.

Comme la plupart des habi­tants de la bande de Gaza, Deif est un enfant de réfugiés d’Israël. Sa famille vient du village de Kawkaba, main­tenant en Israël. Je l’ai tra­versé en 1948, avant qu’il ne soit com­plè­tement rasé.

Pour le Service de Sécurité israélien, il repré­sente un enjeu qui vaut bien de rompre le cessez-​​le-​​feu et de relancer la guerre.

POUR BEAUCOUP de ser­vices de sécurité dans le monde, dont l’américain et le russe, l’assassinat est un sport et un art.

Israël revendique la médaille d’or.

Un assas­sinat est une opé­ration com­plexe. Elle exige beaucoup de temps, d’expertise, de patience et de chance. Les exé­cu­tants doivent recruter des infor­ma­teurs proches de la victime, poser des appa­reils élec­tro­niques, obtenir des infor­ma­tions pré­cises sur tous ses mou­ve­ments, mettre àexé­cution leur projet en quelques minutes dès que l’occasion se présente.

C’est la raison pour laquelle on n’a pas le temps d’obtenir une confir­mation de l’échelon supé­rieur. Peut-​​être le Service de Sécurité (cou­ramment appelé Shin Bet) a-​​t-​​il obtenu la per­mission de Néta­nyahou, son unique chef poli­tique, peut-​​être pas.

Il étaient évi­demment informé que Deif rendait visite àsa famille. C’était une occasion en or. Depuis des mois, même des années, Deif menait une vie sou­ter­raine, au sens lit­téral – quelque part dans le laby­rinthe de tunnels que ses hommes avaient creusés sous la Bande. On ne l’apercevait jamais.

Depuis le début de cette guerre, tous les autres chefs impor­tants du Hamas vivaient éga­lement sous terre. D’Ismaïl Haniyeh aux niveaux en-​​dessous, aucun n’a été vu. La maî­trise totale de l’air par les avions et les drones israé­liens impose ces pré­cau­tions. Le Hamas ne dispose pas d’armes anti-​​aériennes.

Il me semble hau­tement impro­bable que Deif met­trait sa vie en danger en rendant visite àsa famille. Mais le Shin Bet a de toute évi­dence obtenu un tuyau et y a cru. Les trois roquettes bizarres tirées sur Beer­sheba four­nis­saient le pré­texte pour rompre le cessez-​​le-​​feu, et c’est ainsi que la guerre a repris.

Les vrais afi­cio­nados de l’art de l’assassinat ne se pré­oc­cupent pas beaucoup des consé­quences poli­tiques ou mili­taires de leurs actes. C’est “L’art pour l’art†.

À propos, la der­nière guerre de Gaza, il y a deux ans, avait débuté de la même façon. L’armée israé­lienne avait assassiné le chef de-​​facto d’al-Qassam, Ahmed Jaabari. La guerre qui s’ensuivit avec ses cen­taines de morts ne fut qu’un dommage collatéral.

Jaabari était àl’époque le sup­pléant de Deif qui était en conva­les­cence au Caire.

TOUT CELA est, bien sûr, beaucoup trop com­pliqué pour des diplo­mates amé­ri­cains ou euro­péens. Ils aiment les his­toires simples.

La Maison Blanche a immé­dia­tement réagi àla reprise des hos­ti­lités en condamnant le lan­cement de roquettes par le Hamas et en réaf­firmant qu’“Israël a le droit de se défendre†? Les médias occi­dentaux l’ont répété comme des perroquets.

Pour Néta­nyahou, qu’il ait été prévenu de la ten­tative d’assassinat ou non, c’était une issue àun dilemme. Il se trouvait dans la situation fâcheuse de beaucoup de diri­geants dans l’Histoire qui déclenchent une guerre et ne savent plus comment en sortir.

Dans une guerre, un chef pro­nonce des dis­cours gran­di­lo­quents, promet la vic­toire et des résultats mer­veilleux. Il est rare que ces pro­messes se réa­lisent. (Si elles se réa­lisent, comme àVer­sailles en 1919, cela peut être encore pire.)

Néta­nyahou est un homme doué en mar­keting, àdéfaut d’autre chose. Il a beaucoup promis et les gens l’ont cru et l’ont approuvé à77%. Le projet de cessez-​​le-​​feu per­manent proposé par les Égyp­tiens, bien que mani­fes­tement en faveur d’Israël, était loin de repré­senter une vic­toire pour Israël. Il confirmait seulement que la guerre se concluait sur un match nul. Le propre gou­ver­nement de Néta­nyahou y était opposé, l’opinion publique y répu­gnait mani­fes­tement. La reprise de la guerre le tira d’embarras.

Mais que faire maintenant ?

LE BOM­BAR­DEMENT de la popu­lation de Gaza suscite de plus en plus de cri­tiques de la part de l’opinion publique mon­diale. Il a aussi perdu son attrait en Israël. La maxime “bom­bardons les jusqu’àce qu’ils cessent de nous haïr†ne fonc­tionne visi­blement pas.

La solution alter­native est d’entrer dans la bande de Gaza et de l’occuper com­plè­tement, de sorte que même Deif et ses hommes soient obligés de monter àla surface pour être assas­sinés. Mais c’est une pro­po­sition dangereuse.

Lorsque j’étais soldat au cours de la guerre de 1948, on nous avait appris àne jamais nous mettre dans une situation qui ne laisse aucune échap­pa­toire àl’ennemi. Dans un tel cas il se battra jusqu’au bout, pro­vo­quant de nom­breuses pertes.

Il n’est pas pos­sible de sortir de la bande de Gaza. Si l’armée israé­lienne est envoyée conquérir toute la Bande, les combats seront féroces, causant des morts et des blessés par cen­taines chez les Israé­liens et par mil­liers chez les Pales­ti­niens, et des des­truc­tions incal­cu­lables. Le Premier ministre sera l’une des vic­times politiques.

Néta­nyahou en est plei­nement conscient. Il ne le veut pas. Mais que peut-​​il faire d’autre ? On peut presque plaindre l’homme.

Il peut bien sûr donner l’ordre àl’armée d’occuper seulement des parties de la Bande, un village ici, une ville là. Mais cela aussi répandra mort et des­truction, sans gain mani­feste. Au bout du compte, le mécon­ten­tement du public sera le même.

Le Hamas a menacé cette semaine d’ouvrir “les portes de l’enfer†pour nous. Cela n’affecte guère les habi­tants de Tel Aviv, mais pour les vil­lages et les villes proches de Gaza c’est réel­lement l’enfer. Les morts et les blessés sont peu nom­breux mais la peur est dévas­ta­trice. Les familles avec enfants s’en vont en masse. Lorsque le calme revient, elles essaient de revenir chez elles mais ensuite les nou­velles roquettes les poussent àrepartir.

Leur situation cri­tique suscite une réaction émo­tion­nelle forte dans l’ensemble du pays. Aucun poli­tique ne peut l’ignorer. Le Premier ministre moins que tout autre. Il lui faut mettre fin àla guerre. Il lui faut aussi afficher clai­rement une image de vic­toire. Mais comment l’obtenir ?

Le dic­tateur égyptien tente d’apporter son aide. Barack Obama aussi, bien qu’il soit furieux contre Néta­nyahou et qu’il ne puisse pas le blairer. Mahmoud Abbas aussi, lui qui craint une vic­toire du Hamas.

Mais pour le moment, l’homme de la décision finale est le Fils de la Mort, Mohammed Deif, s’il est bien vivant. Sinon, son successeur.

S’il est en vie, l’assassinat de sa femme et de son fils peut ne pas l’avoir rendu plus doux et plus pacifique.