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Charlie : Nous ne sommes pas les derniers

dimanche 1er février 2015, par siawi3

OLLIVIER POURRIOL
ECRIVAIN

29 JANVIER 2015 À 17:56

Source : http://www.liberation.fr/societe/2015/01/29/nous-ne-sommes-pas-les-derniers_1191517

TRIBUNE
« Bon. Maintenant que tout est pardonné, que tout le monde est enterré, que tout est oublié, on va peut-être enfin pouvoir passer à autre chose, non ?
- Tu exagères toujours.
- J’ai passé ma vie à me battre pour la liberté d’expression, je l’ai payé cher, j’aimerais maintenant jouir pleinement de ma liberté d’inexpression, et profiter du néant en paix. Éteins-moi cette télé, j’en ai marre d’entendre des conneries.
- Attends, y a l’autre enfoiré qui vient encore cracher sur nos tombes.
- Ah oui, celui qui disait qu’on avait un humour de lâches.
- A tout prendre, je préférerais être lâche que mort.
- Lui, il est courageux et vivant, alors que nous, on est lâches et morts. C’est quand même pas de chance. On a vraiment tout faux.
- A qui prophète le crime ? Je vous pose la question.
- Si tu pouvais nous épargner tes calembours à la mords-moi l’nœud. Charlie, le Canard enchaîné, tout ça, c’est fini. Maintenant qu’on n’a plus besoin de gagner notre vie, n’essaye plus d’être drôle, ce sera toujours ça de gagné.
- Pourquoi ? On n’a pas le droit d’essayer de gagner honnêtement notre mort ?
- C’est ce qu’on a fait, non ? Quand je pense qu’on nous reprochait de jeter de l’huile sur le feu. C’est quand même pas notre faute si le feu est trop con pour pas se jeter sur l’huile.
- Ne blasphème pas contre le feu. On ne sait jamais.
- Tu crois à l’enfer ?
- Je ne crois à rien pour l’instant. Mais, apparemment, il suffit que d’autres y croient pour nous jeter dedans.
- Tu pourrais croire à un enfer laïc ?
- C’est quoi cette question ? Non mais, tu t’entends ?
- Excuse. Je sais pas ce qui m’arrive. Un enfer laïc, c’est vrai, c’est con. Pardonne-moi.
- Arrête aussi avec le pardon, là ça commence à bien faire.
- En tout cas, ils en vendent du papier, les copains de la presse écrite. J’en connais qui ont triplé leurs ventes. Regarde-les ces têtes de nœuds, ils ont du mal à cacher leur joie. Un mal pour un bien, qu’ils disent. L’occasion d’un renouveau…
- L’espoir fait vivre.
- Tu parles. Il fait vivre les moribonds. Je vais te dire ce qui va se passer. Le blasphème, désormais, tout le monde va en parler, mais intelligemment, sans blasphémer. Et puis la liberté d’expression, d’accord, bien sûr, évidemment, mais « responsable », hein ? Ben oui, sinon, une balle dans la tête. Tout le monde va faire plein de phrases intelligentes sur la laïcité, le contexte, l’exclusion sociale, l’éducation…
- Ben, c’est bien les phrases intelligentes, non ?
- T’as toujours pas compris ? L’intelligence, ça sert à rien. L’intelligence, c’est pour les cons. Les cons comme nous. Toute ton intelligence, elle t’a servi à quoi quand les deux autres enculés sont venus nous donner une leçon d’humour courageux et de liberté d’expression responsable ?
- A rien, c’est vrai. Mais peut-être que si on avait eu le temps de leur parler…
- Tu me fatigues. Tu veux que je te prédise l’avenir auquel on a échappé ? Ça te consolera de la mort. Pour commencer, la lâcheté va changer de nom. Elle s’appellera le bon goût, la responsabilité, l’intelligence, la mesure…
- Ah oui, et puis aussi « deux poids, deux mesures », n’oublie pas.
- T’inquiète pas, je n’oublie pas.
- La responsabilité, nous, on appelait ça la trouille, non ?
- Oui. Tu vas voir qu’ils vont nous chier toute une armée de synonymes pour la planquer, leur trouille. Des phrases au kilomètre pour défendre la liberté d’expression, mais sans s’en servir jusqu’au bout. Parce qu’au bout, on sait bien ce qu’il y a. Il y a le contexte.
- Comme disait Pierrot le fou, « on est arrivés à l’époque des hommes doubles. On n’a plus besoin de miroir pour parler tout seul ».
- Nous, le contexte, on appelait ça comment, déjà ?
- Le renoncement. Face à la menace.
- C’est vrai, j’oubliais.
- Dites, les amis. Ça ne vous manque pas ?
- Quoi, la menace ?
- Non. De pouvoir dire ce que vous avez à dire.
- Vous vous souvenez de Zoran Music, le peintre ? Quand il est revenu des camps, il n’en parlait jamais, et puis un jour il s’est mis à peindre des tas de cadavres. Des tas. Il a appelé cette série : Nous ne sommes pas les derniers.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Rien. Nous ne sommes pas les derniers. Enfin, j’espère. »