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Turquie : l’offensive des laïcs

par Olivier Michel (dans Le Figaro Magazine, 1 juin 2007)

dimanche 3 juin 2007

PhotoLe 13 mai dernier au matin, 1,5 million de personnes se retrouvaient sur le front de mer d’Izmir pour soutenir la laïcité.
(Apaydin/ Le Figaro Magazine.)

De plus en plus nombreux, les partisans d’une Turquie laïque s’opposent aux attaques incessantes des islamistes. Il en va de l’avenir d’un pays en pleine mutation et qui ne veut plus de coup d’Etat militaire.

Gâvur Izmir » (Izmir l’infidèle). L’insulte du Premier ministre islamiste turc Recep Tayyip Erdogän a provoqué un séisme. On attendait, mi-mai, quelques dizaines de milliers de manifestants dans les rues d’Izmir pour défendre la laïcité, il en est arrivé un million et demi, rougissant le front de mer avec des centaines de milliers de drapeaux frappés de l’étoile et du croissant. Une manifestation qui s’inscrit dans le prolongement d’une série de rassemblements géants organisés par les milieux pro-laïcité, à Ankara et à Istanbul, en réaction à la perspective de voir le chef de la diplomatie Abdullah Gül, un ancien islamiste, accéder à la présidence de la République. Unique candidat de l’élection présidentielle dans un parlement dominé par l’AKP, Parti de la justice et du développement (islamiste), M. Gül n’en a pas moins dû se retirer, le boycott du scrutin par l’opposition ne permettant pas d’atteindre le quorum requis.

Izmir, la troisième plus grande ville de Turquie, a rappelé au bachbakan (Premier ministre) que l’on ne joue pas avec les fondamentaux de la république fondée en 1924 par Mustafa Kemal (Atatürk) : la Constitution, qui affirme que « la Turquie est un Etat de droit démocratique, laïc et social », n’est pas négociable. Recep Tayyip Erdogän est, ces jours-ci, de fort méchante humeur.

Conscientes que l’avenir du pays est lié à la bonne santé de sa laïcité, d’autres villes moins importantes ont déjà rejoint ce mouvement. Et l’affrontement quotidien entre kémalistes et islamistes de l’AKP promet de grands mouvements de foule, car Erdogän, malgré un discours rassurant, n’en démord pas : il faut reléguer petit à petit la laïcité et ses « imperfections » (alcool, féminité affichée, livres et revues trop libres) dans des cercles restreints avant de les interdire. Au point que certaines personnalités se sont inquiétées de savoir si Mustafa Kemal lui-même n’était pas en voie de désacralisation. Mais le plus surprenant est que les islamistes ont une réputation de modernité et d’efficacité, alors que le camp laïc est soupçonné de vivre dans la nostalgie d’idées dépassées.

En attendant une énième crise politique, les défenseurs de la laïcité rappellent à leur classe politique qui ils sont. « Ce sont souvent des citoyens de la classe moyenne, nous explique un groupe de manifestantes à Izmir, drapeaux en main. Ils habitent sur la côte et dans les grandes villes, et ont appris sous les portraits d’Atatürk que la religion est affaire personnelle. » Trois étages plus haut, reprenant les slogans de la foule, le chef d’une petite entreprise regarde de son balcon la manifestation en famille. Ses filles, jean taille basse ou jupe au-dessus du genou, portent pour la circonstance des tee-shirts frappés d’un « Türkiye laïktir ve laïk kalacak » (la Turquie est laïque et restera laïque). « Les étrangers confondent Turcs et Arabes, dit-il. Nous n’avons pas la même langue, la même histoire, le même rapport à l’islam. Pas plus qu’un Français, un Turc ne comprend un Coran écrit en arabe. Cette barrière de la langue et les réformes de Kemal nous ont permis de nous moderniser plus rapidement. Je vous rappelle que nos femmes ont eu le droit de vote avant les vôtres. »

A Ankara, depuis les manoeuvres politiques de l’AKP, le mausolée d’Atatürk est devenu « le » lieu de pèlerinage. En cinq mois, il a reçu 500 000 visiteurs supplémentaires ! Le public est très varié. Là, ce sont des élèves d’un lycée de Mersin arrivés après sept heures de car. « C’est la première fois que nous visitons la tombe de Mustafa Kemal », disent-ils, très fiers. « Cela me donne la chair de poule », explique Emine, 15 ans. A l’intérieur du mausolée, une famille de paysans d’Eskisehir, émue, est venue voir où reposait « Atamiz » (notre père). A côté d’eux, un ingénieur en costume sombre prie devant le sarcophage de 15 tonnes en marbre. Il nous dit : « Par ma prière, je rends hommage à sa mémoire.

- Vous priez pour un président laïc ?

- Atatürk ne nous a pas interdit de prier. Il a fait en sorte que les Turcs puissent vivre ensemble avec leurs différences.

Ne craignez-vous pas qu’un jour l’AKP instaure la cheriat (loi islamique) ?

Non, les Turcs sont trop modernes pour la vouloir, mais il faut être vigilant. »

Au moment de partir, l’ingénieur nous offrira un pin’s à l’effigie du fondateur de la République. Deux bourgeoises de Malatya nous interpellent : « La Turquie est unie autour des idéaux de Mustafa Kemal. Regardez cette femme voilée qui arrive, pourquoi ne pourrions- nous pas vivre avec elle ? » Et de la prendre par la taille, ce qui la surprend. « N’est-ce pas, que nous pouvons vivre ensemble ? » lui disent-elles, enthousiastes.

A Istanbul, rencontre avec Bedri Baykam, peintre atypique de 50 ans. En 1996, lors du coup d’Etat de velours, il vivait le pistolet à la ceinture. Il combat toujours les islamistes sans répit au sein du Parti républicain du peuple (CHP) fondé par Atatürk.

« Les islamistes turcs utilisent la takiyye (dissimulation) pour laisser croire qu’ils ne représentent aucun danger. Mais ils ont construit des mosquées à tour de bras, créé des zones sans alcool, comme à Usküdar, et tout récemment tenté de faire passer une loi punissant l’adultère. J’ai vu, lors d’une exposition Picasso, des barbus distribuer gratuitement aux visiteurs un livre d’un dénommé Adnan Hodja niant la théorie de l’évolution. Ce livre, qui coûte une fortune, a été envoyé à toutes les rédactions des journaux occidentaux dans leur langue. L’islamisme modéré n’existe pas, et si nous laissons les gens de l’AKP parvenir à leurs fins, nous produirons les talibans de demain et reculerons de cent ans. »

A Maltepe, sur la rive asiatique, Mehmet Savas Inci est le directeur de la société Inciheykelcilik, qui fabrique des statues et des bustes de Mustafa Kemal pour tout le pays. Originaire de Thessalonique - comme Atatürk -, sa famille se consacre à sa mémoire depuis 1942 et fait office de baromètre de la laïcité. Il nous affirme : « Dès que l’on touche à la mémoire d’Atatürk, nos commandes augmentent immédiatement. Après le coup d’Etat de 1980, j’ai vu partir de la maison des camions entiers remplis de statues.

Vous travailleriez pour l’AKP ?

Non, je n’ai rien contre eux, mais notre travail est empreint d’une certaine philosophie. Nous ne le faisons pas que pour gagner de l’argent. »

Dans son jardin, la famille a érigé une statue d’Atatürk de 8 mètres qui pèse 45 tonnes. Les islamistes l’ont plastiquée sans succès il y a quelques semaines.

La seule communauté vivant laïcité et religion dans l’harmonie, ce sont les alévis. Adeptes d’une forme syncrétique, hétérodoxe et typiquement anatolienne du chiisme, les alévis prient Allah, Mahomet, Ali et vénèrent Mustafa Kemal, qui n’a jamais voulu séparer l’homme de Dieu. Et le dede (conducteur de la prière) d’insister à la fin de son prêche sur une phrase du fondateur de la Turquie moderne : « Nous avons fondé la République, mais c’est à vous de la faire vivre. » Et d’ajouter : « Alors pourrons-nous dire, comme Atatürk : « Ne mutlu türküm diyene » (comme il est heureux celui qui peut se dire turc). »

SOURCE : Le Figaro Magazine, 1 juin 2007