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Les corps érotiques du cinéma arabe

Thursday 16 July 2015, by siawi3

Source: http://blogs.mediapart.fr/blog/hejer-charf/150715/les-corps-erotiques-du-cinema-arabe

15 juillet 2015

Par Hejer Charf

« Seigneur, toi qui apaises
Fais que la vie soit douce
Seigneur, toi qui aimes
Fais qu’une bien-aimée attende
L’étranger qui touche terre
Toi le voyageur
Qui traverse ombres et lumières
Et passe au-delàdes ponts
Prends garde
Les jours passent
Toi l’étranger
Tu rentres au pays
Une bien-aimée t’attend
Et te dit bonjour
Seigneur, toi qui apaises
Fais que la vie soit douce »

Omar Sharif et les autres matelots entonnent cette chanson, àbord d’une felouque sur le Nil qui chavire et tangue aux roulements des hanches de Hind Rostom. Tempête sur le Nil, 1959, film de Atef Salem.

Video: Tempête sur le Nil, 1959, de Atef Salem

Les yeux bruns et les dents du bonheur d’Omar Sharif ont-ils emporté avec eux l’érotisme, les étreintes lascives, les corps amoureux du cinéma arabe, les belles années du cinéma d’Égypte ?
Qu’a-t-on fait de la révolte de Faten Hamama ? De sa bataille pour obtenir le divorce dans Je demande une solution (1975) de Saïd Marzouk. Le film a même permis des modifications de la législation, en faveur des femmes.
Qu’a-t-on fait de Laila (1927), le premier long métrage égyptien réalisé par Wadad Orfi, produit et interprété par une autre femme, Aziza Amir. La pionnière Assia Dagher y tient également un rôle.

Dans ces tumultes de tous les diables, par ces temps de guerre où le corps est devenu un champ de bataille où le voile représente et incarne la morale, elle paraît bien loin l’époque charnelle de Tahia Carioca : actrice et danseuse divinement suave. Elle est La Sangsue (1956) du film de Salah Abou Seif. Une veuve qui s’éprend d’un jeune étudiant, le séduit, l’entoure de la sensualité de sa danse conquérante.

Elle paraît bien loin Samia Gamal et son déhanché, et encore plus loin l’immense comédienne Soheir El-bably, maintenant voilée.
Depuis les années quatre-vingt, un grand nombre de chanteuses, d’actrices égyptiennes font le choix du voile et renoncent aux caméras. La belle Chams El-Baroudy aux films populaires les plus transgressifs qui ont rempli de baisers doux nos écrans, s’est « repentie » en portant le niqab, après une « révélation divine » lors d’un pèlerinage àla Mecque, en 1981. Les cheikhs prédicateurs, El-Chaaraoui et El-Quaradaoui lui ont donné l’autorisation de dévoiler son visage, en 2008.

Photo: Chams El-Baroudy et Mahmoud Yassine dans Une Femme de mauvaise réputation, 1973, film de Henri Barakat.

Allah ! était le cri d’extase de la foule enivrée, transportée par les vibratos langoureux d’Oum Kalthoum : la voix éternelle et sacrée ; formée àla cantillation coranique et reliant les peuples du Machrek au Maghreb.

« J’ignorais tout du cinéma. Je ne pouvais que deviner. Par exemple, pour choisir le rythme entre deux plans, je plaçais ma main sur mon cœur et je comptais le nombre de battements durant un changement de plans. », racontait Youssef Chahine qui fulminait, maudissait sans relâche la percée de l’intégrisme jusqu’àl’intérieur des scénarios et des écrans arabes. Les potentats de la finance islamique, les chaînes satellitaires des pays du Golfe contrôlent profusément les paysages audio-visuels et leurs contenus. Un théâtre d’ombres àl’imaginaire bridé, nécrophore, déterré des fonds des âges obscurs. L’image wahhabite qui a balisé le chemin vers les spectacles de la mort de l’État islamique et ses comparses.

Nos corps, nos mots, nos images se noient ainsi dans la brièveté abrupte de leur rêverie. « Un rêve qui ne vient pas », disait Mahmoud Darwich. Les révolutions nous ont àpeine enchantés que déjàelles s’épuisent.

Ils sont bien loin les plans aux battements du cœur de Chahine, mélancolique chaque fois qu’il évoquait son acteur fétiche, son alter ego, l’étincelant Mohsen Mohieddine qui lui aussi a eu « la révélation divine » et a couvert d’une barbe l’un des visages les plus parlants de l’histoire du cinéma arabe.

Photo: Mohsen Mohieddine

« De l’abjection :

Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, àce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris.(…) Il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement, la mort en est une, sans doute ; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse ne pas se sentir un imposteur ? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question, et inclure cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l’on filme. » Jacques Rivette au sujet du film Kapo (1961) de Gillo Pontecorvo.

La rhétorique islamiste ne souffre aucun doute et se répand dans la certitude de la Vérité, d’une idéologie absolue au service d’un divin qui arme de sacralité, d’infini le meurtre et la destruction.

L’image terroriste brandit l’abject, nous jette àla figure une brutalité inouïe, intenable ; elle espère expulser la vie et nous dessaisir de notre humanité.

Ce trop-plein de violence graphique, ad nauseam, excède le cadre et finira par se déverser au-dehors de la frayeur qu’ils se tuent àsemer. La violence est comme « ce fleuve ne cesse de remonter àsa source et de s’écouler en lui-même. » Nietzsche. Le retour du bâton, l’insoumission de l’image ou « l’inconscient optique » dont parle Walter Benjamin, où « le réel a pour ainsi dire brûlé un trou dans l’image. »

Les spectacles morbides, immoraux qui frappent nos yeux et brûlent de mener au pire notre regard: posent la question de la moralité de ce regard parce que l’image est « une affaire de morale » qui engage la responsabilité, la conscience de celui qui regarde. Pour nous protéger de « la banalité » de l’horreur, pour que nos images préservent l’« aura » chère àBenjamin :

« Qu’est-ce au juste que l’aura ? Une trame singulière d’espace et de temps : l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il. Un jour d’été, en plein midi, suivre du regard la ligne d’une chaîne de montagnes àl’horizon ou d’une branche qui jette son ombre sur le spectateur, jusqu’àce que l’instant ou l’heure ait part àleur manifestation, c’est respirer l’aura de ces montagnes, de cette branche. »

«“L’analphabète de demain, a-t-on dit, ne sera pas celui qui ignore l’écriture, mais celui qui ignore la photographie.†»


La traduction de l’extrait de Chanson du film Tempête sur le Nil, est de moi.