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Qu’est-ce qu’un écrivain multiculturel ?

mardi 6 octobre 2015, par siawi3

Source : http://www.magazine-litteraire.com/actualite/inedit-est-ce-ecrivain-multiculturel-jonas-hassen-khemiri-15-03-2011-35561

Qu’est-ce qu’un écrivain multiculturel ?
de Jonas Hassen Khemiri

Actualité - 15/03/2011

Né àStockholm d’un père tunisien et d’une mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri multiplie les inventions linguistiques.

Je le confesse : je suis et ai toujours été un barjo des mots. Né et élevé àStockholm, entre un père tunisien et une mère suédoise, j’ai été exposé très tôt àune multiplicité de langues. À la maison, nous combinions le suédois, le français, l’arabe et l’anglais, et j’ai un souvenir très vif de mon étonnement en découvrant que, selon la langue qu’ils parlaient, mes parents semblaient changer d’identité, de voix et de gestuelle. Ma mère en suédois était moins affectueuse que ma mère en français. Mon père en arabe était dix fois plus drôle et plus semblable àlui-même qu’il ne l’était dans sa version suédoise.

Dans mon écriture jusqu’àprésent, la langue a joué un rôle central. Souvent, dans mes romans, nouvelles et pièces de théâtre, elle agit comme un filtre, ou un masque, ou autre chose, de moins déterminé, de plus difficile àcerner avec précision. La langue comme instrument politique. La langue comme détentrice et distributrice de pouvoir. Ou, dans mon premier roman [« Un oeil rouge  », non traduit en français], la langue comme outil pour se forger une identité. Halim, le personnage principal, veut àtout prix tenir un journal intime dans une sorte de suédois baragouiné de sa propre invention, dont il se sert comme d’une arme pour combattre ce qu’il appelle le « Plan d’Intégration  » - la tentative des politiciens suédois pour « suédifier  » tous les immigrés. Halim se déclare farouchement authentique dans sa quête de différence, mais, àla fin du roman, il apparaît qu’il est, de fait, né en Suède et qu’il parle un bien meilleur suédois qu’il ne veut bien l’admettre dans son journal.

Dans mon deuxième roman, Montecore, un tigre unique, la langue est utilisée comme un moyen de manipulation. Un auteur, dont le père a disparu en abandonnant sa famille, se voit contacté par Kadir, un ami d’enfance du père. Dans une langue absurde, surannée, très influencée par le français, Kadir pousse le fils àécrire la biographie de son géniteur. L’un et l’autre entament une collaboration afin de tenter de résumer la vie du père - le problème étant naturellement que leurs souvenirs divergent de façon radicale. Qui détient le certificat de vérité concernant la vie de quelqu’un ? Qu’est-il arrivé au père, en vrai ? Et qui donc se cache derrière le personnage de Kadir, si empressé de justifier les moindres faits et gestes du père en question ? Le roman, du moins je l’espère, essaie de ne pas donner de réponses faciles àtoutes ces questions.

Mon éducation multilingue fait-elle de moi un écrivain multiculturel ? Dans un test multiculturel, combien de points remporterais-je ? Dans la mesure où je n’ai jamais cru que le monde était constitué d’un nombre x de cultures qui seraient permanentes et différentes de façon constitutive, il m’est difficile de répondre àcette question. Les frontières entre cultures sont toujours fluides. Le lien entre personnalité et culture est toujours complexe. Ce que je sais, c’est que, en période d’instabilité politique, les gens semblent consacrer beaucoup de temps et d’énergie àse concentrer sur les hypothétiques différences entre « cultures  ». Alors que, de mon point de vue d’écrivain, il est beaucoup plus intéressant de tenter autre chose et de complexifier au contraire les questions d’identité, de nationalité et de genre. Et avec un peu de chance de me sortir, par l’écriture, de ce monde dichotomisant. Pour moi, c’est làtout l’enjeu de la fiction.