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L’ISLAM TURC EN FRANCE:LES CONVERGENCES DU NATIONALISME ISLAMISTE

vendredi 16 avril 2021, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/lislam-turc-en-france-les-convergences-du-nationalisme-islamiste/

26MARS 2021

Le spectre ottoman

L’ISLAM TURC EN FRANCE:LES CONVERGENCES DU NATIONALISME ISLAMISTE

Dieter Arslan

Le pouvoir turc a depuis des décennies mis en place une politique de contrôle et d’influence sur les immigrés turcs en Europe. Au cœur de cette politique, il y a le religieux.

Après l’Allemagne, la France est devenue le principal lieu de cette politique, dont le but est aussi de faire apparaître Ankara aux yeux des diverses communautés musulmanes comme le meilleur défenseur des musulmans sunnites face à une laïcité désignée comme hostile par principe à l’islam.
En France, cela a pour effet d’accentuer l’enfermement communautaire tout en entraînant l’ensemble du spectre de l’islam de France vers un islam qui ne retrouverait sa splendeur que dans le rigorisme.

Avant l’arrivée du Parti de la justice et du développement (AKP, parti de Recep Tayyip Erdo ?an) au pouvoir, l’islam turc en France se caractérisait par une vive concurrence entre deux pôles. D’un côté les fidèles encadrés par la Diyanet, émanation gouvernementale turque avec sa branche européenne fondée en 1984 en Allemagne, la Ditib (1) –en France, la Ditib a comme façade une association de la loi de 1901, le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF). De l’autre, les différentes branches du nationalisme religieux turc, avec en tête le Milli Görü ?.

Du côté de l’État turc, les politiques d’encadrement ont fait de la mosquée le lieu d’activités autant cultuelles que culturelles et sociales. Mais le pivot sur la longue durée de cette politique d’encadrement est la venue en France, comme cela se pratique dans toute l’Europe, de fonctionnaires de la Diyanet qui officient dans les mosquées (actuellement 120). À ces fonctionnaires, qui remplissent les fonctions d’imam mais aussi celles de conseiller familial ou social et d’enseignant d’écoles coraniques, s’ajoutent, pendant le ramadan mais pas uniquement, plusieurs dizaines de fonctionnaires (75 lors du dernier ramadan) venant pour de courtes périodes avec un visa de trois mois, ce qui les dispense de solliciter un titre de séjour auprès des autorités françaises. L’ensemble de cette action à la fois religieuse et sociale obéit aux consignes générales d’Ankara, qui supervise les contenus des programmes d’éducation religieuse en direction des jeunes comme le contenu des prêches du vendredi.

Afin de s’attacher la fidélité des croyants, d’autres services leur sont aussi proposés. En particulier un service voyagiste qui aide à l’organisation du pèlerinage à La Mecque et permet aux pèlerins venant de France de bénéficier de prix négociés avec la Turkish Airlines ou encore d’accéder aux infrastructures étatiques turques sur les lieux du pèlerinage. À cela s’ajoute depuis 1992 la mise en place d’un fonds d’obsèques auquel le fidèle cotise comme à une assurance et qui organisera le rapatriement et le service funéraire des citoyens turcs décédés en France. Une démarche dont le sens politique et social est autant de permettre aux défunts d’être inhumés en terre d’islam que d’empêcher l’ancrage des familles dans le pays d’immigration.

La branche officielle de l’islam turc dispose d’un réseau de mosquées qui, grâce aux investissements étatiques turcs, a doublé en vingt ans. Il est de l’ordre de 300 lieux de culte, aux bâtiments imposants mais, du fait des prêches en turc, ils ne sont pour l’essentiel fréquentés que par les turcophones. Enfin, la Diyanet diffuse des programmes spécifiques pour les immigrés turcs à travers la chaîne de télévision Diyanet TV.

En parallèle de cet islam consulaire, et même avant qu’il ne prenne son essor, s’est structuré en Europe depuis 1976 un courant nationaliste islamiste. Son poids n’a cessé de grandir, au point de faire en France jeu égal avec l’islam officiel turc, ce qui n’était pas encore le cas à la fin des années quatre-vingt-dix. Il s’agit du Milli Görü ? (« Vision nationale »). Son nom vient du titre de l’ouvrage publié en 1973 par celui qui fut le maître à penser de Recep Tayyip Erdo ?an, le leader des Frères musulmans turcs Necmettin Erbakan, à une époque où l’affrontement entre les militaires kémalistes et les islamistes a même conduit l’actuel président turc en prison. L’ouvrage utilise le terme milli (national) comme une identité devant être en osmose avec celui de l’oumma, la communauté des croyants.

Le Milli Görü ? a été créé en 1976 à Cologne. Il était à l’époque le représentant européen du Parti du salut national (MSP), première formation islamiste de la République kémaliste qui sera plusieurs fois dissous et interdit. Le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdo ?an en est l’héritier. Le message du Milli Görü ? a dès l’origine la force programmatique de la simplicité : « l’islam, c’est la charia, la charia, c’est l’islam ». Afin d’organiser un travail politico-religieux au sein de la communauté turque d’Allemagne puis dans tous les pays d’immigration, il va mettre en place un réseau de mosquées, utilisé aussi comme base pour une action à dimension sociale, une marque de fabrique de l’action politique islamiste. Pour les immigrants et leur famille issus de communautés villageoises anatoliennes et désorientés autant que déracinés dans les divers pays d’Europe, le Milli Görü ? va organiser des activités de loisir, des cours d’arabe pour les jeunes et les moins jeunes, et de l’assistance sociale.

En France, il ne va pas se contenter de diffuser des cassettes religieuses. Pour la construction et la gestion des lieux de culte, il fonde la SCI Octagon, qui lui permet de constituer en quelques années un important réseau de mosquées en Lorraine et en Alsace, là où s’installent les premiers Turcs qui ne trouvent plus leur place ou ne sont plus accueillis en Allemagne. C’est grâce à l’efficacité de cette SCI qu’est sortie de terre la plus grande mosquée d’Alsace, à Strasbourg, la mosquée Eyyub Sultan.

Avant même que l’islam consulaire turc ne l’organise, le Milli Görü ? avait créé une société chargée du pèlerinage à La Mecque, Hégire SARL. Et s’est intéressé au marché du halal, dominé par les Marocains et les Algériens. Un de ses responsables fonde en Normandie la première fromagerie halal en Europe. Elle demeure un des principaux opérateurs dans ce domaine. Jusqu’en 1984, les partisans du Milli Görü ? vont organiser leurs activités en étant membres de l’Union des organisations islamiques de France, l’UOIF (2) avant de prendre, en 1984, leur autonomie. Cependant, cette alliance historique aura des effets au-delà de la prise d’autonomie, puisqu’elle va permettre à l’UOIF d’obtenir de bons scores aux premières élections du conseil français du culte musulman en 2003.

Dans l’islam turc, le nationalisme a autant d’importance que la religiosité

À côté de ces deux courants qui rassemblent en France et en Europe le gros des troupes de l’islam turc et même de l’islamisme, existent des courants moins importants, qui n’en sont pas moins actifs au sein des diasporas. Comme le Milli Görü ?, ils font eux aussi la synthèse entre « turquisme et islamisme ». C’est le cas des Süleymanl ?. Cette mouvance présente en Europe et aux États-Unis est chapeautée par une structure qui fonctionne comme un ordre, où la progression se fait selon un mode initiatique auquel s’ajoutent des « cercles ouverts » chargés du prosélytisme à partir de la proposition de cours de religion et d’arabe. Ces cercles sont ainsi un lieu de repérage des éléments aptes à être initiés.

Enfin, dans cette mouvance de l’islam turc où le nationalisme a autant d’importance que la religiosité, il faut ajouter la présence des « Foyers idéalistes » (ülkü ocaklar ? en turc), organisation néofasciste, paramilitaire, anti-chrétienne, antisémite, homophobe, etc., plus connue sous le nom de Loups gris. En France, avant d’être dissoute par le gouvernement après l’organisation de manifestations violentes anti-arméniennes lors de la dernière guerre du Haut-Karabakh, elle avait pour nom « Fédération turque tde France ». Mais, même dissoute, cette émanation politique du Parti d’action nationaliste (MHP), allié à l’AKP à Ankara, n’en reste pas moins présente, avec des militants plus portés sur l’action violente que sur la prière.

Même si, sur le plan organisationnel, les structures sont séparées, depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, une stratégie portée par la Diyanet a pour objectif de faire prévaloir ce qui peut unir les différents courants du nationalisme turco-islamiste afin de renforcer le communautarisme. Sur le plan idéologique, il s’agit aussi de promouvoir une vision rigoriste de l’islam dont l’un des buts est d’empêcher l’intégration dans les pays d’Europe, une intégration qui serait, d’après Erdo ?an « un crime contre l’humanité » aux dépens du peuple turc. Cette convergence s’organise autour de trois axes, la lutte commune en Europe pour la défense des intérêts turcs, le renforcement du poids de l’islam turc dans la représentation de l’islam de France auprès des pouvoirs publics afin de mieux soutenir les intérêts turcs, et le renforcement des structures d’encadrement communautaire.

En ce qui concerne le premier domaine, c’est à l’occasion du vote définitif de la loi de janvier 2012 portant reconnaissance du génocide arménien qu’il va se manifester de manière publique. Pour la première fois, les trois pôles du nationalisme islamique (Ditib, Milli Görü ? et Fédération turque de France) organisent ensemble des manifestations de protestation contre cette reconnaissance du génocide des Arméniens, présenté comme un mensonge diffusé par la France afin de faire oublier le « génocide » perpétré en Algérie pendant la colonisation. La récente manifestation organisée à l’initiative des Loups gris, pendant la guerre menée par la Turquie dans le Haut-Karabakh contre les Arméniens n’est en fait qu’une forme de prolongement de ce qui s’était fait en 2012.

Toujours pour la défense des intérêts turcs compris comme la défense des orientations portées par l’AKP, c’est conjointement que ces mêmes courants vont organiser les meetings électoraux en Europe pour les élections législatives de 2015, parfois en présence d’Erdo ?an lui-même. Ce fut le cas en France à Lyon. Lors du référendum constitutionnel organisé en 2017 afin de mettre en place un régime présidentiel, ces mêmes courants sont allés jusqu’à organiser dans les mosquées la campagne pour le oui et même, en liaison avec les autorités consulaires, y installer des bureaux de vote, suivant en cela les consignes de la Diyanet (3). Alors qu’en Turquie le oui ne l’emporte que de justesse, avec un peu plus de 51%, il sera très majoritaire dans les diasporas européennes (4), preuve de l’influence nationaliste.

Le renforcement du poids de l’islam turc au sein de la représentation de l’islam de France a aussi fait partie de l’agenda du nationalisme islamiste turc, d’autant que ce renforcement était dans l’intérêt du pouvoir turc. Il a d’abord résulté de la capacité des courants turcs à ouvrir des mosquées dont la surface importante permet d’avoir un grand nombre de votants pour les élections au Conseil français du culte musulman (c’est proportionnel) : les diverses communautés de fidèles turcs, avec l’aide de la Diyanet ou du Milli Görü ?, sont en effet plus rapides à boucler des projets de mosquée que les diverses tendances de l’islam maghrébin, sans parler de l’islam subsaharien, totalement déficient dans ce domaine. Mais le renforcement de la composante turque de l’islam de France s’appuie aussi sur les divisions entre courants de l’islam maghrébin. Alors qu’au lancement de la consultation qui va donner naissance au Conseil français du culte musulman (CFCM), l’islam turc n’est représenté que par le seul Ditib/CCMTF, la Grande Mosquée de Paris va encourager le renforcement du poids des Turcs au sein des instances du CFCM, y voyant là un moyen de minorer le poids des Marocains, vainqueurs par deux fois des élections. Grâce à une modification statutaire, le Milli Görü ? va voir son nombre de sièges augmenté au sein du conseil d’administration, et sa présence admise au bureau du CFCM. Et la Diyanet va obtenir le droit de présider l’instance représentative de l’islam de France (5), ce qui apparais-sait comme impensable dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. La concurrence systématique entre islam algérien et marocain va permettre au « joker » turc de prendre la main et d’obtenir cette présidence.

Dans le même temps, grâce à son réseau de mosquées et à une capacité de mobilisation plus forte de ses fidèles, l’islam turc domine les conseils régionaux du culte musulman même dans des régions qui n’étaient pas historiquement ses lieux d’implantation. Il a ainsi pris la tête du conseil régional du culte musulman de Rhône-Alpes, où l’influence maghrébine, à travers les grandes mosquées de Lyon pour les Algériens, ou de Saint-Étienne pour les Marocains, fut longtemps dominante. Non seulement le Milli Görü ? a pu intégrer le bureau du CFCM, mais de plus, après les élections de janvier2020, il s’est vu confier la présidence de la commission Formation et statut des cadres religieux, imams et aumôniers... tout cela au nom de la construction d’un islam de France à l’opposé du projet de cette organisation.

Enfin, avec l’aide de l’appareil de la Diyanet ou du Milli Görü ?, se sont ouverts des complexes scolaires avec enseignement de l’arabe et du français à partir du CP, et du turc à partir de la cinquième. L’objectif est d’offrir aux parents turcs des institutions scolaires qui leur garantissent que leurs enfants, en particulier les filles, nécessairement voilées, seront éduquées dans un environnement « moral ». Après des premières implantations en Alsace, ce type d’établissement s’installe en Seine-Saint-Denis ou dans le Rhône, partout où progresse le national islamisme turc.

À la tête de l’État turc depuis près de deux décennies, l’AKP a profondément modifié le paysage de l’islam en France non seule-ment par le biais du renforcement de la coopération entre courants qui étaient hier rivaux, mais aussi grâce à des investissements qui ont permis de multiplier les lieux de culte. Mais son influence culturelle et politique s’étend sur tout le Maghreb, et particulièrement en Algérie. Le pouvoir turc satellise une partie des fidèles musulmans d’autres origines nationales et favorise le développement de groupes de pression menant des actions contre l’État et la laïcité sous prétexte de lutte contre l’islamophobie. Le CCIF est l’un de ces groupes dont l’action élargit le champ de la confrontation au-delà du culte proprement dit. Toute cette stratégie vise à faire accroire que la Turquie est le meilleur défenseur du monde sunnite. Elle a ses enjeux diplomatiques mais aussi sa dimension culturelle avec des films ou des feuilletons où le révisionnisme historique le dispute à l’antisémitisme. La Turquie est devenue une destination touristique de qualité halal pour les classes moyennes et la jeunesse étudiante.

Cet islam rigoriste, ciment idéologique capable de structurer les originaires de Turquie, sert également à faire pression sur les gouvernements européens en montrant la force et le poids des fidèles : il s’agit de signifier aux États qu’ils n’arriveront pas à « acculturer » les Turcs et à les intégrer aux valeurs démocratiques et culturelles qui sont les nôtres. Dans ce domaine comme dans d’autres on ne peut pas dire que Recep Tayyip Erdo ?an n’a pas réalisé au moins une partie de son programme.1. La Diyanet est la principale administration civile de Turquie. Elle est chargée de l’encadrement de l’islam, de la construction des mosquées, du recrutement et de la formation des imams. C’est elle qui envoie en Europe ses fonctionnaires, en général pour des mandats de trois ans. En France et en Allemagne elle est plus connue sous le nom de Ditib (Diyanet Isleri Türk-Islam Birligi), ou Union turco-islamique des affaires religieuses.2. Aujourd’hui Musulmans de France.3.

Le renforcement des sanctions quand sont tenus des propos à caractère politique dans les lieux de culte inscrit dans la loi de 1905, prévu par la loi en discussion visant à renforcer les principes républicains, vise précisément ce type de pratique. Le vote de l’article 26 de la loi de 1905, « Il est interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l’exercice d’un culte », fut motivée par les appels à voter contre la République dans des églises lors des législatives de 1902.4. En Belgique, le oui va l’emporter à 75%, en Allemagne à 63%, en Autriche à 73%, en France à près de 65% et aux Pays-Bas à près de 71%. Dans chacun de ces pays, le taux de participation aura dépassé les 50% des inscrits.5.
Ahmet Ogras, partisan de l’AKP et président du CCMTF, sera président du CFCM du 1er juillet 2017 au 30juin 2019.