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France : Laïcité : pour en finir avec l’ambiguïté

vendredi 16 avril 2021, par siawi3

Source : https://www.lepoint.fr/debats/laicite-pour-en-finir-avec-l-ambiguite-14-04-2021-2422175_2.php#

Débats

Laïcité : pour en finir avec l’ambiguïté

TRIBUNE. Selon Vincent Tournier, chercheur à l’IEP de Grenoble, ceux qui défendent l’Observatoire de la laïcité révèlent leur conception biaisée du concept.

Photo : Jean-Louis Bianco présidait l’Observatoire de la laïcité depuis 2013. Son mandat a pris fin le 4 avril, après l’annonce de la suppression de cet organisme. © PATRICK KOVARIK / AFP

Par Vincent Tournier*

Publié le 14/04/2021 à 11h19

Il y a des manières de défendre une cause qui finissent par la desservir. Telle est la remarque qui survient à la lecture de deux tribunes, l’une publiée dans Libération, l’autre dans Le Monde, qui s’opposent toutes deux à la suppression annoncée de l’Observatoire de la laïcité, cet organisme mis en place par François Hollande en 2013 pour prendre la succession du Haut Conseil à l’intégration.

Les deux tribunes sont assez différentes : celle de Libération est très évasive, celle du Monde est plus explicite, mais toutes deux ont le mérite de dévoiler ce qui se joue autour de cet Observatoire.

Un organisme passé du statut d’observateur à celui de prescripteur

Dans la première tribune, les signataires dressent un éloge immodéré : « Les principes développés par cet organisme nous semblent représenter le meilleur de la civilisation. » Derrière cette phrase aussi anodine que grandiloquente se cache en vérité un aveu : l’Observatoire aurait donc « développé des principes ». Les signataires se gardent bien de dire lesquels, tout comme ils se gardent d’indiquer au nom de quoi cet organisme était en droit de fixer sa propre vision de la laïcité.

Mais, de ce fait, ils admettent que l’Observatoire, loin de nourrir les débats, s’est surtout attaché à les fermer, passant ainsi du statut d’observateur à celui de prescripteur. Tel est le principal reproche qu’on peut lui faire : en faisant comme si la laïcité était définie une fois pour toutes, comme coulée dans les tables de la Loi, l’Observatoire a refusé de s’en tenir à une approche plus humble qui aurait consisté à exposer les diverses options qui s’offrent à nous pour adapter la laïcité aux défis contemporains.

Les religions considérées comme constituant l’ossature de la vie publique

La seconde tribune, signée par 119 universitaires, est plus explicite sur les raisons pour lesquelles l’Observatoire est apprécié. Leur principal argument tient en deux affirmations : d’une part, il est totalement illégitime de vouloir exclure (ou rendre invisible) la religion de « l’espace démocratique » ; d’autre part, les politiques qui visent à restreindre les droits des religions menacent par ricochet les « autres droits et libertés ». En somme, la religion doit pouvoir habiter librement dans « l’espace public » car c’est de la liberté religieuse que dépend le maintien de tous les autres droits. Or, pour les signataires, c’est justement parce que l’Observatoire a su préserver la visibilité des religions qu’il mérite d’être salué : « C’est à cette tendance voulant renforcer le contrôle des cultes et rendre invisible la religion dans l’espace public que s’oppose, depuis son installation, l’Observatoire de la laïcité. »

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En disant cela, les signataires reconnaissent que l’Observatoire a constitué un allié précieux pour leur cause, ce qui n’est pas bon signe quand on sait que ceux-ci ont toujours eu à cœur de minimiser les problèmes et de faire prévaloir une conception particulière de la laïcité. Leur raisonnement implique de considérer que les religions constituent l’ossature de la vie publique. Il ne leur vient pas à l’idée que, dans la tradition laïque française, c’est au contraire la privatisation de la religion qui a rendu possible l’essor des libertés civiques, à commencer par la liberté de conscience, celle-là même que la loi de 1905 proclame dans son article 1er.

Leur plaidoyer en faveur d’une visibilité accrue de la religion laisse alors un profond malaise. Pourquoi les religions devraient-elles être visibles et empiéter sur l’espace public ? Non seulement cette conception de la société n’est pas conforme à la tradition républicaine, mais on peut craindre qu’elle n’ouvre la voie à une dynamique de nature théologico-politique. Car, en refusant de définir ce qu’ils entendent par « espace public » ou « espace démocratique », les signataires s’abstiennent d’aborder une question fondamentale : peut-on éviter que l’occupation religieuse de l’espace public ne débouche rapidement sur une occupation de l’espace normatif, puis de l’espace législatif ? Une religion qui entend se rendre visible a-t-elle vraiment d’autres buts que d’édifier un ordre juridique ?

Se conformer au projet républicain d’une société de citoyens libres et égaux

À l’heure où le gouvernement entend lutter contre le séparatisme islamiste, cette question prend une importance majeure. Elle a notamment pour implication de reformuler le problème des discriminations : peut-on faire comme si ces discriminations étaient indépendantes du retour du religieux qui est à l’œuvre dans le pays ? Autrement dit, peut-on déplorer « l’ampleur des discriminations ethno-religieuses », comme vient de le faire le démographe François Héran, sans tenir compte du fait qu’une partie de la population musulmane affiche une identité religieuse intransigeante, au point de se retrouver parfois en rupture culturelle avec la société française ?

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La contradiction saute pourtant aux yeux : on ne peut pas, d’un côté, vouloir laisser s’épanouir les identités religieuses et, de l’autre, condamner les discriminations. Il faut choisir : soit on considère comme normal que les religions prennent toute leur place dans la société au point d’empiéter très largement sur la vie sociale et professionnelle et, dans ce cas, il faut accepter qu’une partie de la population refuse cette évolution et préfère se réfugier dans des espaces protégés de toute pression religieuse, y compris par la discrimination ; soit on engage une politique de privatisation de la religion et, dans ce cas, il devient légitime de s’opposer à tout traitement différencié, conformément au projet républicain visant à constituer une société de citoyens libres et égaux, éclairés par les seules armes de la raison et de la science.

Là se trouve le cœur du débat : soit on laisse les religions prendre leurs aises et, dans ce cas, il faut assumer le fait que celles-ci risquent fort de jouer un rôle croissant dans la régulation sociale, donc de susciter des réactions d’hostilité ; soit on part du principe que les religions constituent certes une précieuse source de spiritualité, mais aussi une sérieuse menace pour la cohésion et la concorde civile, et, dans ce cas, il faut accepter de renforcer la laïcité pour préserver le pacte social républicain.

Ce débat est aujourd’hui essentiel. À ce stade, les deux issues sont possibles, et elles ont sans doute chacune leur légitimité. Mais encore faut-il que les deux options soient clairement mises sur la table pour que les Français puissent choisir en toute connaissance de cause. Nous sommes maintenant à la croisée des chemins et les choix que nous allons faire risquent d’avoir de lourdes implications pour l’avenir.

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