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Irak : Mossoul, la vie après Daech

Photoreportage

dimanche 9 mai 2021, par siawi3

Source : https://www.revue-ballast.fr/mossoul-la-vie-apres-daech-portfolio/

Mossoul : la vie après Daech

portfolio : voir toutes les photos du reportage ici

09 avril 2021

Photoreportage inédit pour le site de Ballast

Le 9 juillet 2017, l’armée irakienne annonçait avoir repris la ville de Mossoul, capitale de Daech, après trois années d’une occupation des plus brutales. Pour ce faire, il aura fallu une bataille urbaine longue de neuf mois, particulièrement coûteuse en vies humaines. Deuxième ville de l’Irak, celle que l’on surnomme « la mère des deux printemps » (Oumm al Rabi’eyn) du fait de la douceur de son automne, vit donc un hiver sans fin. Mossoul se trouve détruite ou endommagée à près de 75 %. Plus aucun pont ne relie les deux rives ; presque toutes ses infrastructures sont détruites. La vie tente toutefois de renaître : photoreportage.

Par Sylvain Mercadier

La reprise de Mossoul restera dans les annales comme la plus grande bataille urbaine depuis Stalingrad. Acculés, sans issue, déterminés à mourir en martyrs, les terroristes se sont lancés dans un baroud d’honneur pour « saigner » l’armée irakienne autant que possible. Jusqu’à 40 % des effectifs des unités militaires irakiennes ont parfois péri dans les combats ou du fait d’engins explosifs improvisés disséminés. À la sortie du souk al Nabi Younis, ces deux membres de la police fédérale posent fièrement avec leur véhicule. À leur côté, un membre d’une équipe médicale de la municipalité : une des rares personnes masquées rencontrées en ville. Son badge sanitaire éradique le Covid-19 à cinq mètres à la ronde, nous assure-t-il d’un air très sérieux. Si l’impact du coronavirus s’est lourdement fait sentir durant la première moitié de l’année 2020, il n’a cessé de diminuer en intensité (sans que l’on puisse vraiment expliquer pourquoi). La population du pays, très jeune (la moitié d’entre elle a moins de 25 ans), explique peut-être ces résultats rassurants, mais la pandémie n’a pas empêché la chute vertigineuse des recettes d’État du fait de la baisse du prix du pétrole sur les marchés, une ressource dont l’Irak se montre très dépendant. Le Covid-19 est ainsi le dernier avatar des nombreux fléaux qui ont frappé le pays depuis 40 ans.

Dans la vieille ville, après les grandes opérations de nettoyage, le quartier de Kalakshi a retrouvé un semblant de normalité. L’odeur des cadavres qui pourrissaient sous les décombres a laissé place à celles des ordures, lesquelles s’accumulent dans les coins de rue faute d’un système de ramassage des déchets adéquat. La vie reprend malgré tout son cours dans le centre de Mossoul, particulièrement marqué par les destructions, la violence et l’emprise des djihadistes : ils y ont fait régner la terreur pendant plus de trois ans. Dans cette rue ancienne partiellement couverte, le mukhtar [équivalent d’un maire, ndlr] du quartier, Abou Fahed, nous fait revivre un passé révolu mais toujours vivant dans les esprits des Mossouliotes : l’époque où ces rues abritaient les échoppes des artisans juifs. « Tu vois, sous ces arcades, il y avait des orfèvres et des artisans, tous juifs. » Pas toujours très exact dans ses affirmations, Abou Fahed nous montre même la maison de famille d’un célèbre banquier : « Là, cette maison, c’était celle du grand-père de Rothschild ! »

Au cœur de la vieille ville se situe la grande mosquée al-Nouri : sa construction a été ordonnée au XIIe siècle par l’émir Noureddine al Zinki, figure célèbre au temps des croisades. C’est ici même que le chef de l’Organisation État islamique (OEI) annonça le rétablissement du califat islamique à l’été 2014. À l’instar des sites préislamiques, ce haut lieu de la culture musulmane mossouliote a fait les frais de la présence djihadiste de l’OEI. Ce sont eux qui dynamitèrent l’emblématique minaret penché de la mosquée dans les derniers jours de la bataille contre les forces irakiennes. Depuis, le site a été repris en main par l’UNESCO et un consortium international : ils travaillent à la réhabilitation des lieux. Il y a quelques mois, les Nations Unies ont lancé en fanfare un appel à projet pour la reconstruction de la mosquée. En attendant, les habitants se plaignent de l’absence de l’État à tous les niveaux. « Il n’y a plus de services, ni d’infrastructures, ni de salaire… On n’a plus rien ici », nous confie Marwan Taher Youssef, un habitant de la vieille ville.

Impossible de manquer la présence des forces de l’ordre. Solidement armées, elles quadrillent les rues et les embranchements. Les gendarmes y font la circulation kalachnikov en main ; ils s’éloignent rarement de leur guérite en béton renforcé.

Partout, des carcasses de voitures s’empilent, mêlées aux ordures et autres débris résiduels de la guerre. Trois ans après la libération, la reconstruction traîne les pieds. Mossoul-Ouest, située sur la rive droite du Tigre, a bien plus souffert de la guerre que l’autre moitié de la ville. Et pourtant, si peu a été fait. En 2018, il avait été estimé que 100 milliards de dollars seraient nécessaires pour reconstruire la ville ; la même année, le Koweït a organisé un sommet international avec pour objectif de rassembler la somme : un fiasco. À peine 30 milliards de dollars ont été levés. Personne ne semblait vraiment se soucier de redresser Mossoul. Après avoir subi le joug des islamistes, les Mossouliotes allaient devoir se réhabituer à subir l’acrimonie de Bagdad. « Les autorités à Bagdad ont le sentiment d’avoir déjà rendu un grand service aux habitants de la plaine de Ninive [dont Mossoul est la capitale provinciale] en la nettoyant des terroristes. Elles ne considèrent pas qu’il faudrait s’impliquer en plus dans la reconstruction de la province », explique ainsi un consultant en politique irakien peu de temps après la libération1.

Sur les hauteurs du souk extérieur de Nabi Younis, des jeunes tuent le temps et font des selfies en contemplant la foule qui passe dans les rues bondées de ce quartier commercial. Le quartier de Nabi Younis se trouve sur la rive est de Mossou ; dans cette partie de la ville, les destructions sont bien moindres. Peu après le lancement de la bataille, les militants de l’OEI se sont repliés dans la partie ouest, plus dense et plus facile à défendre. Par la suite, les déplacés ont afflué dans la partie est, stimulant son redressement économique alors que Mossoul-Ouest croulait sous les bombes. La partie orientale de Mossoul a aussi la réputation d’être moins conservatrice que sa jumelle. C’est dans cette zone de la ville que l’OEI s’était mis en spectacle en détruisant les fresques et les sculptures assyriennes du musée de Ninive. C’est aussi là que les fondamentalistes ont dynamité la tombe du prophète Jonas, elle aussi considérée comme une idole impie. Entre-temps, près de 20 années de guerres presque incessantes y ont réduit en poussière tous les progrès enregistrés depuis la création de la République irakienne. La bataille pour éradiquer l’OEI est le coup de grâce.

Autre vestige de l’OEI. Cette inscription dit « Nous faisons chuter l’Amérique ». L’obsession des islamistes contre les États-Unis et, plus largement, l’Occident, est caractéristique d’une certaine vision manichéenne et culturaliste du monde : elle rejoint en bien des points la doctrine du « choc des civilisations » développée par le politologue étasunien Samuel Huntington à la fin des années 1990, laquelle allait structurer la politique étrangère des néoconservateurs après les attentats du 11 septembre 2001. L’interventionnisme nord-américain en Afghanistan, puis en Irak ou encore en Somalie, n’a eu de cesse de conforter les islamistes dans l’idée qu’ils avaient bel et bien affaire à une guerre de religion : d’un côté, des « croisés » déterminés à assujettir l’islam (entendu comme communauté de croyants) ; de l’autre, des hommes de Dieu prêts à tous les sacrifices pour honorer leur foi.

Nombre de Mossouliotes sont encore désœuvrés alors que la sécurité est revenue. Bien que le Programme de Développement des Nations Unies ait reconstruit l’essentiel des stations électriques, plus de 140 écoles et plus de 2 000 maisons, ces avancées peinent à compenser l’absence de tissu économique pour les centaines de milliers d’habitants qui n’ont pu recouvrir leurs activités après la libération2. Pis : leurs maisons restant en ruines, ils continuent de vivre comme des déplacés dans des camps de fortune ou louent des appartements à des prix effarants. Malgré l’état de délabrement de quartiers entiers, le gouvernement irakien annonçait, fin 2020, sa volonté de fermer l’essentiel des camps de la province de Ninive.

La jeunesse, elle, se reconstruit tant bien que mal. Comme les adultes, elle se contente de peu et tue le temps avec ce qu’il reste : comme ici, sur l’esplanade du mausolée du prophète Jonas. Les jeunes hommes aiment s’y retrouver pour y fumer la shisha ou simplement s’asseoir afin de contempler la vue. Pendant ce temps, les plus démunis d’entre eux, souvent des déplacés, font la manche ou cherchent à vendre des sacs plastique aux passants dans les allées des souks afin de glaner quelques dinars et subvenir aux besoins de la famille. Si l’ONU assure avoir rénové près de 144 écoles à Mossoul depuis la libération, nombre de familles ne sont pas retournées habiter dans leurs quartiers encore délabrés et restent dans des camps ou louent des appartements dans Mossoul-Est. Des milliers d’étudiants ont également vu leur scolarité interrompue, et n’ont pu la reprendre. L’université de Mossoul eut à subir le courroux de l’OEI : des milliers d’ouvrages jugés profanes ont été brulés durant l’occupation de la ville. Le campus de ce qui fut l’une des plus prestigieuses universités du Moyen-Orient a également servi de champ de bataille pendant plusieurs jours, avant que les djihadistes ne l’évacuent.

Dans les ruines d’une maison, une arrière-cour donne sur une pièce obscure et une cave, toutes deux épargnées par les destructions. La pièce contient encore des carcasses d’ordinateurs et des malles dans lesquelles on trouve des ouvrages islamiques. Celui-ci est relatif à la vie du prophète Muhamad. La propagande et l’endoctrinement des populations assujetties ont toujours tenu une place centrale dans l’appareil politico-militaire de l’OEI. Les takfiristes s’arrogent ainsi le droit d’excommunier tout musulman à partir du moment où celui-ci s’oppose à leur vision du monde : leurs cibles de prédilection sont les chiites, les minorités considérées comme adoratrices du Diable ou encore les agents de l’État laïc. C’est qu’il n’était, pour eux, d’autre autorité que celle de Dieu et de son représentant sur Terre : le calife Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l’organisation mort en octobre 2019, en Syrie, au cours d’une opération militaire étasunienne.

Les allées couvertes du souk al Nabi Younis ont le pouvoir de faire oublier un instant où l’on se trouve. Les étalages des marchands n’ont rien à envier aux autres marchés de la région ; il y règne une effervescence qui contraste encore plus fortement avec l’extérieur. Sur des tables recouvertes de vêtements fraîchement débarqués des camions de marchandises turcs, deux frères hèlent les passants : ils vantent la qualité de leur produits et leurs prix imbattables. Les achalandages les plus variés se succèdent ; s’attroupe, en nombre et de manière discontinue, une foule compacte.

Cette remorque couverte de bijoux dorés illumine les alentours. De jeunes femmes débattent de la pièce qui fera la meilleure dot.

Il faudra peut-être des décennies pour que Mossoul se relève mais, déjà, son souk donne à voir un espace où la vie normale a pu reprendre.

Le dédale des ruelles qui entoure la grande mosquée Al-Nouri regorge de merveilles architecturales... dont il ne reste presque rien. Si les gravats ont été enlevés, subsiste encore des façades : pâle reflet du riche passé de la ville. Cette maison ottomane à arcades a presque disparu, laissant un trou béant. Les fenêtres murées témoignent du fait que les djihadistes ont utilisé cette position pour faire face à l’armée irakienne qui approchait, avant de disparaître eux-mêmes sous les décombres de la maison visée par une frappe de la coalition internationale. Durant toute la bataille, les militants de l’OEI n’ont pas hésité à employer les civils comme boucliers humains, ciblant également les familles qui fuyaient les combats en direction des zones libérées — ajoutant, s’il était besoin, une épaisseur supplémentaire à l’horreur qu’ils ont connue sous présence djihadiste.

Quel avenir pour Mossoul ? Déjà, la corruption a repris ses droits dans la capitale de la plaine de Ninive. L’ancien gouverneur Nawfal Agub s’est rapidement aliéné la population en consolidant son emprise avec l’appui des milices chiites proches de l’Iran. Après le scandale du naufrage d’un ferry sur le Tigre en mars 2019, qui a fait plus de cent victimes, il a été poussé vers la sortie, remplacé un an plus tard par Najm al Jebbouri, un indépendant bien plus populaire. Toutefois, prisonnier d’un système politique qui privilégie les tractations et les compromis entre les acteurs locaux bénéficiant de milices (groupes chiites pro-Iran, Parti démocratique du Kurdistan, tribus locales...), al Jebbouri n’est pas parvenu à relever Mossoul. La reconstruction et le rétablissement de la prospérité de la ville resteront sûrement longtemps entravés par les ingérences. Il faudra encore bien du temps à Mossoul avant qu’elle ne savoure de nouveau ses deux printemps.

Notes :

1. « Mosul et Tel Afar Context Analysis », rapport Rise Foundation, décembre 2017, p. 32.?
2. Zmkan Ali Saleemet Mac Skelton, « The Failure of Reconstruction in Mosul : Root Causes from 2003 to the Post-ISIS Period », IRIS Policy Report, juin 2020.?

Sylvain Mercadier : Journaliste indépendant ayant vécu dans plusieurs pays du Moyen-Orient. En privilégiant l’immersion dans ces sociétés souvent incomprises, il essaie de donner un visage nuancé et désorientalisé de la réalité des hommes et femmes qui y vivent.