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La journée du 2 août 1936 à Alger : une date majeure dans l’évolution de l’Algérie vers l’indépendance

Book presentation

mardi 15 juin 2021, par siawi3

Source : https://histoirecoloniale.net/Un-livre-de-Christian-Pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout.html

une date majeure dans l’évolution de l’Algérie vers l’indépendance
Un livre de Christian Phéline
souligne l’importance de
de la journée du 2 août 1936 à Alger

publié le 31 mai 2021 (modifié le 1er juin 2021)

Contenu

Le livre de Christian Phéline, La Terre, l’Etoile, le Couteau, publié en Algérie par les éditions Chihab et en France par les éditions du Croquant, a le mérite de montrer l’importance de la journée du 2 août 1936 à Alger marquée notamment par le retour en Algérie du leader du mouvement indépendantiste, l’Etoile Nord-Africaine, Messali Hadj. C’est la journée où le Congrès musulman algérien, dont l’Etoile ne fait pas partie, organise un grand rassemblement au stade municipal à Belcourt, où Messali se rend cependant et parvient à recueillir un vif succès populaire sur une orientation en faveur de l’indépendance s’opposant à celle du « rattachement à la France » prônée par les organisateurs. Ci-dessous deux entretiens parus dans des médias algériens. Mais reste à souligner et à approfondir la manière dont le mouvement indépendantiste algérien, qui s’est construit dans l’émigration en France de 1923 à 1936, a conduit à ce moment essentiel.

°


Christian Phéline : Le « 2 août 1936, coup d’envoi politique
de tout le combat indépendantiste »

propos recueillis par Nordine Azzouz,

publié par Reporters

le 25 mai 2021.

Vos travaux questionnent la séquence coloniale française en Algérie à travers le parcours singulier d’acteurs de cette époque et des moments qui l’ont marquée et ont préparé sa fin. Est-ce donc que ce qu’on appelle la « petite histoire » révèle et nourrit les ressorts de la Grande Histoire ?

La fracture sociale et ethnique était constitutive de toute l’Algérie coloniale. Mais une micro-histoire, qui resserre la focale dans le temps et l’espace et s’attache aussi aux singularités individuelles ou aux dimensions symboliques des événements, aide à mesurer les aspects successifs revêtus par sa crise sur plus d’un siècle. Je dois beaucoup dans cette approche aux travaux pionniers sur les socialités populaires algériennes de l’historien Omar Carlier à qui j’ai tenu à dédier mon dernier livre.

Maurice L’Admiral, Albert Camus, Robert Namia, Germaine Tillion… vous avez consacré à ces figures de remarquables analyses. Qu’est-ce qui vous a intéressé en elles, l’exception humaniste que chacune incarne à sa façon ?

Un avocat « indigénophile », un écrivain célèbre, un journaliste de combat, une ethnologue… Chacun de ces personnages m’a retenu par la manière propre dont il s’est libéré des assignations conservatrices de la société coloniale pour défendre ses principes éthiques et politiques. Mais j’ai toujours veillé à ne céder ni à l’idéalisation – car chacun a connu aussi hésitations ou inconséquences – ni à l’anachronisme : ces limites sont à mesurer au regard de leur époque.

Votre dernier livre, La Terre, l’Etoile, le Couteau, consacré à la seule journée du 2 août 1936 à Alger, confirme une démarche déjà à l’œuvre dans les Insurgés de l’an 1. Margueritte (Aïn Torki), 26 avril 1901, publié en 2012 chez Casbah : restituer ce qui a pu faire qu’une seule journée ait des conséquences historiques durables…

Si, comme le disait Paul Veyne, « écrire l’histoire », c’est tenter de « raconter et comprendre » l’enchaînement des événements qui transforment le monde, il peut être utile d’étudier de plus près des moments particuliers qui s’avèrent à cet égard décisifs. Dans les deux cas dont nous parlons, l’événement était largement oublié, alors qu’il fallait y reconnaître un jalon important dans l’histoire du pays. Pour la révolte de 1901, en ce qu’elle révèle la continuité d’une résistance paysanne à la colonisation, pour le 2 août 1936, comme coup d’envoi politique de tout le combat indépendantiste. Une enquête minutieuse sur les divers tenants et aboutissants de telles « journées » permet de mieux approcher la complexité des forces sociales et politiques qui s’y affrontent.

On mesure aussi que le regard sur de tels moments peut changer avec le temps aussi bien qu’avec les nouveaux questionnements de l’historien…
Oui, car un retour honnête aux faits peut venir combler des lacunes de la mémoire collective ou aider à dépasser les simplifications rétrospectives de l’histoire officielle ou des réécritures militantes. Mais, bien sûr, ce travail n’est jamais clos, de nouveaux chercheurs pouvant exhumer d’autres documents ou donner aux événements une signification plus ou moins différente.

Le récit du 2 août 1936 réunit en une seule matinée trois événements décisifs : l’assassinat dans la Basse Casbah de Kahoul, muphti pro-colonial d’Alger ; un grand rassemblement au stade municipal où les dirigeants du Congrès musulman réaffirment, après leur rencontre à Paris avec le gouvernement de Léon Blum, leur vœu de « rattachement à la France » ; l’intervention-surprise de Messali Hadj, venu de France au nom de l’Etoile nord-africaine, qui proclame au contraire que la terre algérienne « n’est pas à vendre ». Comment avez-vous établi le rapport historique entre ces trois événements ?

Les divers acteurs d’alors ont, eux-mêmes, liés ces événements. Le Gouvernement général, en exploitant le meurtre pour briser la dynamique unitaire du Congrès. Le président de celui-ci, le Dr Bendjelloul, en dénonçant publiquement comme « anti-français » le discours de Messali aussi bien que le crime. Le Congrès en se démarquant avec force de la position politique de l’Etoile, le parti communiste soutenant même la répression contre elle puis contre le Parti du peuple algérien (PPA).

C’est bien la preuve que cette journée avait placé l’avenir de l’Algérie à la croisée de trois chemins : la poursuite d’une domination servie par quelques notables pro-coloniaux, un combat pour l’égalité des droits restant dans le cadre de la souveraineté française, l’alternative d’une affirmation nationale algérienne.

Vous soulignez qu’une part importante des archives coloniales est faite de rapports de police et des renseignements généraux. Comment alors travailler sur ce genre de documents ?

Produits de la surveillance rapprochée et des manipulations dont faisaient alors l’objet les organisations et la presse dites « indigènes », ils peuvent, s’ils sont lus avec précaution, livrer une information irremplaçable sur les positions prises ou sur les trajectoires militantes des individus. D’autres archives se sont avérées précieuses. Celles de Charles-André Julien, alors en poste auprès de Blum, éclairent les hésitations de la politique de réforme du Front populaire et l’obstruction constante que lui opposa l’administration algéroise. Et les interrogatoires relatifs au meurtre montrent toutes les faiblesses du dossier d’accusation qui voulut en imputer l’initiative à cheikh El-Okbi, principale figure algéroise des Oulémas, et au négociant Abbas Turqui.

Qu’apporte à cet égard le compte rendu que le jeune Camus a fait du procès de 1939 dans Alger républicain ?

La chronique quotidienne de Camus reflète comment, au fil de ce procès en cour criminelle, l’accusation succomba à ses contradictions et à la mise en cause par la défense des procédés par lesquels la Sûreté avait conduit l’enquête. Car les diverses pratiques de la « question » étaient déjà routinières pour la police coloniale d’alors. Quant au verdict qui combina acquittement des supposés commanditaires et condamnations lourdes des prétendus exécutants, il laissa l’affaire à tout son mystère.

Le surgissement de Messali dans ce meeting du 2 août 1936 et la rupture qu’il marque dans le paysage politique de l’époque sont l’œuvre d’un petit noyau de militants étoilistes qui sont restés quasi inconnus du grand public. Qui était notamment Mohamed Mestoul ?

C’est un jeune serrurier installé en bordure de la Casbah qui, après avoir rencontré Messali à Paris en 1931 et ramené à Alger le premier numéro d’El-Ouma, anime un premier groupe d’artisans ou de traminots lecteurs de ce journal. Ce noyau militant adhère formellement en 1934 à l’Etoile nord-africaine qui, entre-temps, s’était détachée de la tutelle communiste.
Seul militant algérois que Messali connaisse personnellement, il accueille le dirigeant à sa descente de bateau à l’aube du 2 août et négocie avec les organisateurs sa prise de parole au stade municipal. Par la suite, il participe comme trésorier à la construction en Algérie même, sous la direction de Messali et de Moufdi Zacharia, de l’Etoile nord-africaine, puis du PPA qui lui succède en 1937 après sa dissolution par le Front populaire. Après-guerre, il sera l’un des élus du MTLD au conseil municipal d’Alger.

Un bel entretien recueilli par O. Carlier dans les années 1980 éclaire bien le rôle joué par les premiers militants étoilistes dans la préparation du meeting constitutif du Congrès musulman, le 7 juin 1936 au cinéma Majestic, les divergences qui s’y font jour, puis les conditions de l’essor de l’organisation nationaliste après la rupture politique que marque le discours du 2 août.

De cette prise de parole, on retient la fameuse phrase de Messali : « Cette terre n’est pas à vendre ! » L’a-t-il réellement prononcée ?

De fait, ni la presse, ni la police, ni même le texte du discours publié dans El-Ouma ne citent cette phrase ni ne mentionnent le geste de brandir une poignée de terre algérienne. J’ai au moins pu établir la possibilité matérielle de ce geste, Messali ayant parlé depuis la piste du stade qui était revêtue de tuf…

Photo : Messali Hadj porté en triomphe au stade municipal le 2 août 1936

Mais si cet épisode, qu’il soit réel ou non, est entré dans la légende, c’est qu’il associe, avec une exceptionnelle puissance, toute une symbolique millénariste de l’islam maghrébin – la terre, la main, la baraka, l’index pointé vers le ciel… - à celle, moderne et ouvrière, du poing fermé. De même, bien que le mot « indépendance » n’ait pas été prononcé, l’assistance qui a fait un triomphe à l’orateur ainsi que l’opinion coloniale ne s’y sont pas trompés : refuser de brader l’avenir du pays pour quelques strapontins parlementaires à Paris, appeler à un « Parlement algérien », élu au suffrage universel « sans distinction de race et de religion », c’était, ce jour-là, viser une Algérie recouvrant sa souveraineté et non plus un combat encore enfermé dans la limite de la domination française.

On a cru pendant longtemps que le stade où s’est déroulé ce rassemblement était celui d’Hussein-Dey, pas celui de Belcourt, actuel « 20-Août-1955 », construit lors du centenaire de la colonisation en 1930. Messali serait-il responsable de cette bévue ?

Il est vrai que dans ses Mémoires tardifs, il parle par erreur d’Hussein-Dey… Mais journaux, rapports de police, récits militants confirment que l’événement se tint à Belcourt dans ce qui était alors le « Stade municipal » d’Alger. Plusieurs clichés permettent d’ailleurs de bien reconnaître le profil des tribunes ou le paysage du bois des Arcades. Ce lieu, la plus vaste enceinte publique de la ville d’alors, avait déjà accueilli les réunions de masse des grandes grèves de juin-Juillet 1936.

Photo : Le stade municipal le 2 août 1936

Sur l’origine de l’assassinat de Kahoul, vous semblez renvoyer dos-à-dos les diverses thèses qui s’étaient opposées à l’époque et douter des « révélations » de Mohamed Lebdjaoui qui, en 1970, a soutenu qu’El-Okbi était bien à l’origine du meurtre. Mais qu’en est-il des éléments nouveaux que vous avez recueillis en Algérie ?

En effet, l’idée parfois avancée d’une vengeance purement privée n’a guère été étayée. Quant aux deux grandes théories du « complot » imputant l’initiative du crime, pour l’administration, à de hautes figures des Oulémas, pour les organisations musulmanes, au pouvoir colonial, elles ne résistent guère plus à l’examen. Et Lebjaoui y ajoute l’invraisemblance de prêter à El-Okbi un projet « insurrectionnaliste ». Mais il pourrait y avoir une part cachée de vérité dans sa « révélation » ; le recoupement de quelques témoignages algérois, de vérifications d’archives et d’un écrit inédit d’Abbas Turqui m’a conduit, avec toutes les prudences qui s’imposent en pareille matière, à estimer probable l’hypothèse d’un acte politique isolé d’un jeune militant oulémiste, acte qui aurait été ensuite couvert par le silence collectif.

Sur le Congrès musulman et ses initiateurs, vous estimez qu’ils ont, à la suite des « Jeunes Algériens » d’avant 1914, « œuvré à l’émergence du militantisme moderne » et « popularisé des mots nouveaux tels que droits politiques, égalité, justice, patrie (watan), progrès… » Pourtant, cet apport politique-là n’est guère reconnu par l’histoire algérienne officielle…

A ce sujet, il ne faut pas mésestimer la force de mobilisation que portait la charte adoptée par le Congrès, en regroupant la revendication religieuse et culturelle de l’association des Oulémas algériens dirigée par Ben Badis, le combat pour l’extension des droits civiques porté par la Fédération des élus musulmans créée par Bendjelloul et les préoccupations sociales de militants communistes ou socialistes ; les 15 000 participants au meeting du 2 août en font le plus grand rassemblement public d’Algériens d’origine musulmane depuis 1830. L’appel des Oulémas à lever les entraves administratives à la liberté de prêche et à l’enseignement de l’arabe a notamment été un vecteur puissant de résistance à l’aliénation et à la dépersonnalisation coloniales.

Messali a d’ailleurs apporté tout son soutien aux demandes réunies dans la charte du 7 juin pour concentrer sa critique sur la perspective politique de ce même document : la participation aux élections au parlement français et l’obtention de l’égalité des droits par le « rattachement à la France ».

L’on ne doit donc pas cacher qu’en cela toutes les composantes du Congrès enfermaient encore leur lutte revendicative dans cette visée d’une « assimilation » politique et dans le respect légitimiste affirmé du cadre officiel colonial. C’est donc par une révision de l’histoire que l’on cherche aujourd’hui à créditer les Oulémas d’une origine « badisso-novembriste » de la lutte de libération nationale. Il serait plus juste et plus utile de voir dans le Congrès, comme mode d’union respectant l’identité de ses diverses composantes, le sommet de plusieurs décennies d’apprentissage des formes modernes de l’action revendicative et du pluralisme démocratique, que l’expérience de l’UDMA prolongera par la suite. Mais il est vrai que ces acquis-là ne prospéreront guère après l’Indépendance, comme en témoignent la crise de l’été 1962, l’éviction rapide de Ferhat Abbas et l’instauration d’un Etat de parti unique.

Vous suggérez que, comme mouvement populaire pour un changement démocratique, le Hirak s’inscrit dans une certaine continuité des luttes algériennes anciennes. Cela recèle-t-il selon vous une vision du futur ?

Loin de moi l’idée de tirer un trait d’égalité entre deux mobilisations prenant place, l’une sous la domination coloniale, l’autre dans un pays indépendant depuis six décennies. Mais, ce qui peut faire écho d’une époque à l’autre, c’est la difficulté que manifestent deux systèmes de pouvoir, chacun en place de longue date, à se réformer vraiment en acceptant l’expression du plus grand nombre.

Sur le fond, l’exigence de souveraineté, ouverte en 1936 liait un nouveau vouloir national – une Algérie indépendante ! – et la perspective d’un exercice du pouvoir fondé sur le plein exercice des libertés civiques. Mais l’appel depuis 2019 à une « seconde indépendance » ne vise-t-il pas, après l’émancipation territoriale arrachée en 1962, à mener à bien la tâche, alors laissée en suspens, de l’édification d’un Etat de droit s’ouvrant à la pluralité des opinions, des croyances et des parlers ?

Si telle est bien l’attente du Hirak, elle renoue avec une promesse restée inaccomplie depuis 1936 tout en voulant refonder l’Algérie de demain sur la pleine mise en œuvre de la volonté collective.

La qualité des indications que votre livre fournit sur cette fameuse journée du 2 août 1936 montre à quel point la consultation des archives de l’époque est importante. Il se trouve qu’en France comme en Algérie elles restent d’un accès problématique. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Si un Etat, je le rappelle, est tenu de conserver dans leur intégrité les traces de l’action publique ce n’est pas pour satisfaire son besoin d’auto-célébration ou protéger les intérêts de tel ou tel de ses organes. Mais bien pour ouvrir démocratiquement aux générations suivantes le libre examen de tels témoignages. Les pouvoirs publics se doivent donc, le moment venu, de rendre les archives accessibles, sans restriction ni discrimination, non seulement aux historiens quelle que soit leur origine, mais à tout citoyen qui souhaiterait les connaître. S’agissant de la douloureuse histoire franco-algérienne, six décennies après 1962, rien ne justifie aucun des obstacles de droit ou de fait qui restent mis à ce devoir de communicabilité. On devrait plutôt réunir, d’un commun accord, toutes les facilités qui encouragent chacun à l’étude de ce passé.

°

« La légende officielle limite le combat de libération
au seul 1er novembre 1954 »

par Christian Phéline,
écrivain

propos recueillis par Issam Mermoune,

publié par Algérie cultures

le 18 avril 2021

Ayant récemment publié un ouvrage intitulé La Terre, l’Etoile, le Couteau, dans lequel il revient sur la portée historique de la date du 2 août 1936 à Alger, Christian Phéline nous parle de son enquête approfondie qui regroupe trois événements principaux dans la lutte pour l’indépendance nationale. Meeting du Congrès musulman algérien au Stade municipal de Belcourt ; réaction de Messali El Hadj qui proclame que « cette terre n’est pas à vendre », pointant du doigt la politique assimilationiste du Congrès ; assassinat du muphti d’Alger, Benali Amor dit Kahoul.

Issam Mermoune

Vous venez de publier chez Chihab en Algérie et aux éditions du Croquant en France un ouvrage historique dont le titre intrigant, La Terre, l’Etoile, le Couteau, résume tout ce qui, selon vous, s’est joué à Alger en une seule et même journée : le 2 août 1936.

Qu’est-ce qui vous a décidé à engager cette longue et minutieuse enquête ?

Je le déplorais depuis longtemps, la mémoire collective algérienne n’accorde guère son importance à cette date pourtant décisive pour tout l’avenir du pays. Et ce qui s’y est passé conservait bien des zones d’ombre. Alors j’ai voulu restituer au plus près le déroulement et la portée pour l’avenir de trois événements qui, en l’espace d’une matinée, s’y rencontrent d’un bout à l’autre de la ville.

Ce matin-là un vaste meeting était convoqué au Stade municipal à Belcourt, où ce qu’on appelait alors le « Congrès musulman algérien » devait rendre compte de ses négociations avec le nouveau gouvernement de Front populaire : avec quelque 15 000 participants c’est alors le plus vaste rassemblement civique de musulmans algériens depuis 1830.

Débarqué le matin même, Messali Hadj, dirigeant à Paris de l’Étoile nord-africaine qui déjà se battait dans l’émigration pour l’indépendance des trois pays du Maghreb, impose par surprise son intervention au meeting : dénonçant la demande assimilationiste du « rattachement à la France » défendue par les dirigeants du Congrès, il reçoit un triomphe lorsque, serrant symboliquement dans sa main une poignée de terre algérienne, il proclame : « Cette terre n’est pas à vendre ! ».

Au même moment ou presque, dans la Basse Casbah, le muphti d’Alger, Benali Amor dit Kahoul, est poignardé en pleine rue de la Lyre. On rappelle alors que ce membre du clergé officiel venait, avec plusieurs de ses collègues, d’adresser à Paris un télégramme tentant de discréditer auprès du gouvernement les délégués du Congrès musulman…

Meeting du Congrès musulman, discours de Messali, assassinat du muphti, quel lien établissez-vous entre ces trois événements ?

Tous trois, illustrent le carrefour des divers chemins politiques qui s’ouvraient alors à l’avenir de l’Algérie.

Photo : Christian Phéline

Comme en témoigne son attaque contre le Congrès, le muphti était l’un de ces notables indigènes civils ou religieux sur lequel le pouvoir colonial s’appuyait pour perpétuer l’ordre en place. L’administration s’empressa d’ailleurs d’imputer sa mort à une « vengeance politique » émanant de la principale figure algéroise du réformisme musulman, le cheikh El-Okbi, et d’un des membres influents du Cercle du Progrès, le négociant Abbas Turqui.

Cette accusation provocatrice s’effondrera dans le désastre politico-judiciaire que sera le procès criminel de 1939 – un procès courageusement couvert dans Alger républicain par le tout jeune Albert Camus et dont ces deux accusés sortiront acquittés.

Quant à l’union réalisée par le Congrès musulman entre les réformistes religieux de l’association des Oulémas, présidée par Ben Badis, les notables très francisés de la Fédération des élus musulmans, fondée par le Dr Bendjeloul, et des responsables communistes (Ouzegane…) ou socialistes (Benhadj…), elle s’était nouée sur la base d’une plateforme très large visant à la satisfaction de toutes les revendications culturelles, sociales, économiques ou juridiques tendant vers l’égalité des droits au bénéfice de la population colonisée. Elle tentait cependant de concilier, non sans contradiction, la défense de la langue et de la religion de la communauté musulmane et l’acceptation légitimiste d’un cadre politique respectueux de la souveraineté française.

Dès lors le discours de Messali marque le vrai coup d’envoi politique, en Algérie même et à échelle de masse, de tout le combat indépendantiste, tel qu’il a été porté par la suite par le PPA, puis par le MTLD.

L’accord noué entre au sein du Congrès musulman a servi de base à des négociations avec le gouvernement de Léon Blum. La France s’attendait-elle à une telle union entre des courants idéologiques aussi contradictoires ?

Tel qu’il s’était formé le 7 juin 1936 au cinéma Majestic (aujourd’hui Atlas) à Bab-el-Oued, le Congrès musulman se voulait à la fois un prolongement en Algérie du nouveau rassemblement de Front populaire et un outil de négociation avec le gouvernement issu de sa victoire électorale.

Malgré le respect de la souveraineté française affirmée de manière appuyée par les dirigeants du Congrès, la France coloniale pouvait s’inquiéter de l’ampleur des aspirations au changement que la somme de ses demandes revendicatives pouvait susciter parmi la masse des musulmans. Le nouveau gouvernement sut pourtant faire miroiter assez de promesses (notamment le plan dit « Blum-Viollette » qui aurait instauré quelque 20 000 nouveaux électeurs sans perte de leur statut personnel musulman) pour que ses interlocuteurs y voient un début de prise en compte de leurs revendications.

Attachée au contraire au maintien du plus strict statu quo colonial, l’administration algéroise du « gouvernement général » a sans doute largement encouragé la résistance des parlementaires et maires d’Algérie qui, tous Européens, finiront par avoir raison des velléités de réforme.

Dans l’immédiat cette même administration aura su exploiter avec habileté le meurtre de Kahoul pour faire exploser le Congrès musulman. Après la rupture fracassante de son président, le Dr Bendjelloul, élu de Constantine, qui renvoya dos à dos comme « anti-français » tant Messali que les assassins du muphti, le Congrès musulman perdra peu à peu le pouvoir de mobilisation dont il disposait à travers le front algérien à la fois pluraliste et unitaire qu’il avait réussi à former.

Quant au PPA, dans la suite du discours du 2 août, il déploiera pour la première fois en public le drapeau algérien lors du 14 juillet 1937. Avec l’abandon du plan Viollette auquel toutes les forces politiques du Congrès avaient lié leur destin, il connaîtra, malgré la répression subie par ses dirigeants et les manœuvres de l’administration, une vraie percée aux élections locales de la fin 1937 et de 1939, au détriment notamment du PCA. Ce fut le début de toute l’histoire ultérieure…

Mais le meurtre lui-même ?

Si la thèse de l’administration y dénonçant un complot ourdi par des membres influents des Oulémas n’a pas tenu la route, l’accusation adverse y voyant un meurtre organisé par le gouvernement général lui-même à l’encontre de son principal agent religieux en milieu musulman n’était, à vrai dire, guère plus crédible. Et l’affaire ne s’est guère éclaircie lorsqu’en 1970 un ancien dirigeant du FLN, Mohamed Lebjaoui, a repris publiquement à son compte dans son livre Vérités sur la révolution algérienne l’accusation de départ portée contre El-Okbi.

Après plus de quatre-vingt ans d’une telle opacité, les pièces retrouvées du dossier d’instruction et des documents ou témoignages inédits recueillis à Alger suggéreraient plutôt qu’en l’absence de tout complot ou commandite, ce fut là le geste isolé d’un jeune militant impulsif, couvert ensuite par le silence…

Quelle est la symbolique de cette date du 2 août 1936 dans le combat indépendantiste des Algériens ?

Cette matinée fondatrice reste malheureusement largement méconnue, et lorsqu’on l’évoque, sa signification est trop souvent déformée par des relectures auto-justificatrices.

La légende officielle, quand elle ne se limite pas à faire remonter tout le combat de libération nationale au seul 1er novembre 1954, ne rattache guère cette lutte qu’aux lointains faits d’armes d’Abd-el-Kader ou de l’insurrection de 1871.

Cette vision principalement militariste de l’histoire néglige toute l’expérience politique de mobilisation et d’organisation accumulée par les premières forces d’origine musulmane, à travers les « Jeunes-Algériens » d’avant 1914, autour de l’Emir Khaled après 1919, ou au cours des années 1930. Autant d’apprentissages des pratiques démocratiques pluralistes qui ont pourtant été prolongés par l’UDMA de Ferhat ABBAS jusqu’à son ralliement-dissolution au FLN.

Cette même vision occulte surtout l’alternative stratégique décisive alors ouverte par le courant étoiliste, par rapport à la perspective d’assimilation politique à la cité française dans laquelle tant les Oulémas, que la fédération des élus ou le PCA enfermaient alors leur lutte revendicative.

Car peut-on oublier que l’organisation communiste, défendait l’« Union de l’Algérie avec le peuple de France » et a ouvertement soutenu la dissolution de l’Étoile nord-africaine par le Front populaire, puis l’arrestation des dirigeants du nouveau PPA ? Et comment souscrire à l’invention récente d’un prétendu courant « badisso-novembriste », pure fiction historique qui tente de repeindre rétrospectivement les Oulémas en source politique première du combat pour l’indépendance ?

Mieux vaut aujourd’hui se rappeler que, face à la faillite des promesses du Front populaire, le PPA a été la seule force politique d’alors à lutter pour un « Parlement Algérien » – plutôt que pour l’obtention de postes de députés à Paris – et pour une « Constituante élue au suffrage universelle sans distinction de race et de religion ».

C’était donner toute sa double portée à l’exigence de souveraineté : l’expression d’un nouveau vouloir national – une future Algérie indépendante ! – mais aussi l’aspiration au plein exercice de la démocratie. C’est aussi aider à concevoir que, mieux que dans un monolithisme autoritaire, un État de droit pourrait fonder l’unité du pays tant sur la volonté du plus grand nombre que sur un respect pluriel des croyances et des opinions…

Mais n’est-ce pas à cette « seconde indépendance » que le pays, fort de toute sa jeunesse, appelle, depuis plus de deux ans, dans sa volonté pacifique de démocratie ?