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France : Richard Malka, l’irrévérencieux salutaire

mercredi 22 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/richard-malka-l-irreverencieux-salutaire-20210921

Richard Malka, l’irrévérencieux salutaire

Anne Fulda

21/09/2021 à 20:05

PORTRAIT - Dans son dernier livre, Le droit d’emmerder Dieu, l’avocat de Charlie Hebdo pilonne tous ceux qui ont voulu restreindre la liberté de pensée ou qui ont donné des leçons d’accommodements déraisonnables.

« Ce sera le jour de Kippour ! » Quand on décide, par téléphone, de la date d’un rendez-vous avec lui, Richard Malka éclate de rire. La coïncidence est cocasse, en effet. Parler de son dernier livre, Le Droit d’emmerder Dieu (Grasset), le jour du Grand Pardon, la fête juive la plus importante, voilà qui ne manque pas de sel. Il en faut cependant plus pour troubler l’avocat de Charlie Hebdo, devenu l’un des plus ardents défenseurs de la liberté d’expression et qui, bien qu’élevé dans une famille traditionnelle séfarade « où on faisait les grandes fêtes », n’entend pas pour autant se plier devant les exigences d’aucun Dieu, fut-il « le sien ».

Richard Malka : « La peur de l’islam, comme de toute autre religion, est un devoir » : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/richard-malka-le-champion-de-la-liberte-d-expression-20200828

Une forme de provocation ? Richard Malka assure que non (« Je n’aime pas trop heurter les gens ») et il ne souhaite pas non plus que ses positions soient perçues comme antireligieuses (« Je n’ai rien contre les textes, je les ai lus, je les connais et je suis entouré de croyants de toutes les religions »). Il le sait cependant, choisir un tel titre pour ce livre qui est la plaidoirie qu’il a prononcée, en décembre 2020, lors du procès des attentats contre Charlie Hebdo, n’est pas anodin. « Un titre tiède ne convenait pas, il fallait un titre de combat », se justifie-t-il.

Assis dans le bureau de son cabinet parisien du 8 arrondissement, Richard Malka reconnaît du haut de ses 53 ans avoir hésité à prononcer « ce gros mot » - emmerder - dans la salle d’audience, devant la cour d’assises spéciale de Paris. « J’avais un frein intérieur, une pudeur. Et puis je me suis dit “merde” c’est le mot de Cambronne quand il refuse à Waterloo de se rendre aux Anglais et Hugo en a fait des pages merveilleuses dans Les Misérables. Merde, c’est la résistance ! » La résistance pour porter ces valeurs - la laïcité, l’universalisme, la liberté d’expression - qui ne sont pas des mots creux pour lui.

Un concentré de ses combats

Pour les défendre, l’avocat, fou de BD, ne se dresse pas exagérément sur ses ergots, ni ne fait de grands effets. Il sait que « c’est un luxe » de combattre pour des causes auxquelles on croit, « cela donne un sens » alors que « normalement un avocat se bat pour des causes auxquelles il ne croit pas ». Malka éclate de rire, conscient que ses propos peuvent surprendre. Mais il assume, reconnaissant sans fausse pudeur qu’il lui est arrivé d’accepter certains dossiers pour des raisons moins nobles : « Parce qu’il faut bien que je paye mon loyer ! »

Parmi la ribambelle de cas qu’il a eu à défendre - de Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire du Carlton à Carla Bruni contre Patrick Buisson ou plus récemment la lycéenne Mila - le procès de l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo a une place à part. Parce que c’était un procès symbolique, à haute charge émotionnelle et très médiatique. Mais aussi, mais surtout parce que Malka est né avec Charlie Hebdo : il a rédigé, à 23 ans, en entrant dans le cabinet de Georges Kiejman (« mon deuxième papa, lâche-t-il, on a vécu beaucoup d’aventures ensemble ») les statuts de sa société éditrice, qui, ironie de l’histoire, s’appelait « société Kalachnikov ». Il a ensuite suivi l’hebdomadaire au fil de ses aventures, de ses joies et de ses malheurs. Est devenu l’ami de certains, notamment de Charb, a défendu le journal en 2007 lors du procès des caricatures, avant de le représenter encore en 2020.

Attentats de janvier 2015 : un procès « historique » qui sonne déjà creux  : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/attentats-de-janvier-2015-un-proces-historique-qui-sonne-deja-creux-20201103

Cette plaidoirie fut donc comme un concentré de ses combats. « J’ai mis trente ans à l’écrire, tout s’est réuni à ce moment-là », résume-t-il. Il l’a travaillée longuement, méticuleusement parce que, derrière le sourire affiché parfois incongru, Malka est un grand angoissé qui ne se fait pas confiance, écrit tout « au mot près ». Lorsqu’il vient enfin plaider, après plusieurs reports, Richard Malka arrive au tribunal « en loques, avec des béquilles ». Trois jours avant, immobilisé par une violente hernie discale, il a été transporté à l’hôpital, en ambulance. La pression, sa position complexe (« j’étais à la fois avocat, témoin, acteur, victime »), tout cela pèse lourd.

Entre-temps, la France a appris, sidérée, qu’un enseignant, Samuel Paty, a été décapité, « coupé en deux », selon ses mots à l’audience. Malka est obligé, en outre, de plaider masqué devant une salle où sont notamment assis les parents de Charb, les proches des victimes. Après une heure vingt, il est convaincu « qu’il a foiré ». « Je suis défait, anéanti » pourtant tout le monde lui « tombe dans les bras, est ému, je sens une vraie communion ». Ses paroles, relayées dans les médias, marquent les esprits. Il reçoit d’innombrables messages, notamment de la part d’électeurs disant appartenir à cette gauche qui l’a pourtant laissé tomber.

« L’idéologie victimaire » en ligne de mire

Le droit d’emmerder Dieu revient notamment sur ce mécanisme infernal qui s’est enclenché à partir « d’une escroquerie des Frères musulmans danois » et qui a enflammé le monde entier. Malka y pilonne tous ceux, politiques et intellectuels, qui ont pointé du doigt « l’usage abusif de la liberté de parole » ou qui ont donné « des leçons d’accommodements déraisonnables ». Tous ceux qui se sont fait les apôtres d’une « idéologie victimaire » selon laquelle le statut autoproclamé de victime donne tous les droits : « on peut tuer tout le monde puisqu’on est du côté du Bien ! » Et de poursuivre : « On a perdu le sens des valeurs, la nécessaire défense des libertés pour rester en paix. Mais pour avoir la paix, il faut être dans le combat des idées, sinon la guerre devient réelle. À un moment, on ne peut plus renoncer. »

Alors que les procès des attentats du 13 novembre 2015 sont en train de se dérouler, la colère de Malka s’est ravivée en entendant « les insanités de Salah Abdeslam et la complaisance de certains ». Décidément, cette satanée idéologie victimaire est toujours présente : « Elle nous désigne comme “les méchants”. Or “les méchants”, ce ne sont pas ceux qui blasphèment, ce sont ceux qui tuent ! Dire “mais on ne parle pas des enfants tués en Syrie”, est-ce une raison pour aller tuer des jeunes qui sont à un concert ou prennent un verre en terrasse ? Et qu’est-ce qu’on fait pour le calvaire que vivent les chrétiens d’Orient ? On va massacrer quelle population civile ? Il n’y a pas de justification à la barbarie. Il y a la barbarie. Il faut arrêter ce syndrome de Stockholm fou qui ferait considérer que nous serions en partie coupables des attentats terroristes ! » Et d’enfoncer le clou, « c’est une haine de soi, en fait, de l’Occident, de ses valeurs. C’est fou parce que des gens sont morts pour avoir ce droit d’emmerder Dieu. C’est notre histoire. On a enlevé nos chaînes, que l’on soit croyant ou pas. »

Toujours sous protection policière (« à la fraction de seconde où une plainte monte en moi, je pense à Charb et aux autres »), le petit gamin de l’Est parisien n’a plus de doute : ce métier d’avocat lui va comme un gant. « Parce que c’est une profession de liberté, de combat. Et que l’on peut l’exercer en ne rendant compte qu’à son client et à sa conscience. » Cela n’allait pas de soi. Ayant grandi dans une famille très modeste, élevé par « des parents très sacrificiels » qui lui ont inculqué la certitude qu’il « fallait s’élever, réussir », une forme de culte républicain « qui ne se verbalisait pas, parce que ce n’était pas des intellectuels », il se souvient de son père, tailleur, qui se levait le 14 juillet à 6 heures du matin, pour regarder le défilé militaire.

Un parcours qui n’est pas très éloigné de celui d’un Éric Zemmour qu’il ne fustige pas, analysant : « Zemmour est le symptôme d’une double maladie : la maladie de l’extrême droite qui considère que tous les musulmans sont des envahisseurs et celle de l’extrême gauche qui considère que tous les musulmans sont des victimes. Ils ne sont ni l’un ni l’autre. Mais si la droite modérée et la gauche plus encore ne traitent pas de ces sujets, ce sera des autoroutes pour les extrêmes. Et là il a une place. » Et d’ajouter : « cela fait six mois que je dis qu’il va faire un bon score : il est plus intelligent, il est plus cultivé et il a un discours qui parle ».

Présidentielle 2022 : Éric Zemmour, le perturbateur  : https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/presidentielle-2022-eric-zemmour-le-perturbateur-20210909

Durant tout l’entretien, Malka n’a cessé de sourire, manière de dissimuler une inquiétude sur l’avenir profondément ancrée en lui. « Il y a un mouvement fou. Pendant des siècles le peuple demandait plus de liberté et le pouvoir royal, terrestre et spirituel, réprimait. Désormais, cela s’est inversé. Le peuple demande moins de liberté parce qu’il ne faut pas “offenser”, pour “respecter toutes les croyances” et la justice protège. C’est une logique mortifère. » Et d’ajouter : « Les croyances, c’est un choix, on les respecte si on veut. Mais même les croyants peuvent interpeller leur Dieu. Si on se prive de ce droit-là alors on accepte que Dieu régente tout. »

Il peut en tout cas se consoler en entendant Élisabeth Badinter, dont il dit qu’elle « est quelqu’un de très, très important » pour lui, « sa boussole », lui tresser des lauriers. « C’est un excellent avocat qui a fait de la défense de la liberté de pensée le combat de sa vie. Il dit tout haut ce que certains hommes politiques n’osent plus dire, n’a que faire de l’opinion majoritaire. » Et la philosophe d’ajouter : « Richard Malka n’a pas peur, c’est avant tout un homme courageux. » Le courage, tiens, tiens… C’est justement, pour Malka, qui place dans son Panthéon personnel Churchill et Achille, la vertu cardinale.