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« Il est normal d’être en mouvement, et il n’y a pas de temps perdu », conversation avec la poétesse et autrice Chanel Miller.

dimanche 5 décembre 2021, par siawi3

Source : https://lesglorieuses.fr/chanel-miller/?utm_medium=email&utm_campaign=La%20newsletter%20des%20newsletters%20Novembre2021&utm_content=La%20newsletter%20des%20newsletters%20Novembre2021+CID_6d202fcf58fe983ed0b4164590502ffe&utm_source=Email%20marketing%20software&utm_term=Lire%20la%20newsletter

28.11.21

« Il est normal d’être en mouvement, et il n’y a pas de temps perdu », conversation avec la poétesse et autrice Chanel Miller.

par Rebecca Amsellem

Chanel Miller est poétesse, illustratrice et écrivaine. Elle a récemment publié J’ai un nom au Cherche-Midi. Chanel Miller est également « Emilie Doe ». Lorsqu’en janvier 2015, elle est victime d’un viol sur le campus de Stanford, on lui donne ce nom pour préserver son anonymat dans les médias. Au cours du procès de son agression est lue une lettre qu’elle a écrit. « Tu en es cause, j’en suis la conséquence. Tu m’as conduite en enfer avec toi, encore et encore… Les dégâts sur toi sont concrets – on t’a retiré tes titres, tes diplômes, tes inscriptions. Les dégâts sur moi sont internes, ils ne se voient pas, je les porte avec moi. Tu m’as volé ma valeur, mon intimité, mon énergie, mon temps, ma sécurité, ma vie privée, ma confiance, ma propre voix… jusqu’à aujourd’hui » ? Publiée par Buzzfeed, la lettre a été lue 11 millions de fois.

Rebecca Amsellem – La première question est une affirmation. Vous avez permis de changer la forme narrative autour l’identité ou la non-identité de victime. Vous avez fait en sorte que les survivantes d’agressions sexuelles se sentent vues et entendues et belles et sexy alors qu’on leur apprend plutôt à se rétrécir. Êtes-vous consciente de cela ?

Chanel Miller – J’aime que vous utilisiez le mot « sexy ». C’est quelque chose sur lequel je travaille et que je veux continuer à incarner, parce que je détestais la pression de me présenter comme toujours présentable, peu importe ce que cela signifie. J’ai ressenti la pression de ne pas me teindre les cheveux et de ne pas porter une couleur d’ongle flash. Quand j’ai lu ma déclaration de victime, j’avais les ongles d’un bleu nuit profond. Je me souviens que lorsque mon dossier judiciaire a été clôturé, je suis sortie et je me suis fait vernir les ongles en rose vif. Cela semble être un détail mineur ou superficiel mais pour moi, c’était une petite rébellion. Il y a cette implication tacite qu’être plus expressive ou audacieuse attire l’attention. Et donc j’espère continuer à faire de petites rébellions visuelles. Même pour les interviews, j’ai commencé par un chemisier basique et un pantalon de travail, puis j’ai essayé d’intégrer des boucles d’oreilles plus voyantes. Bon sang, oui, nous avons le droit d’être sexy. Même pas le droit, parce que ça demande une certaine forme de permission. C’est mes 20 ans. Ils sont à moi.

Rebecca Amsellem – C’est Nora Ephron qui a dit qu’elle avait passé toute sa 26e année en maillot de bain, et à apprécier d’être sexy et presque nue. Et qu’elle ne l’a jamais regretté un seul jour de sa vie.

Chanel Miller – Et chaque année qui suit j’espère. Si on a une interview dans trente ans, j’espère que mon degré de sexy aura augmenté de façon exponentielle, oui.

Rebecca Amsellem – Je suis convaincue qu’il y a un avant et un après le discours que vous avez prononcé lorsque vous avez reçu le Glamour Award, tant il a ému. Dans quel état d’esprit vous étiez quand vous avez fait ce discours ?

Chanel Miller – Lorsque j’ai su que je devais écrire un discours, j’ai su que je voulais dire plus que « Yeah, j’y suis arrivée, j’ai gagné cette récompense ». Je voulais faire passer un message avec des mots simples. Des mots simples peuvent être extrêmement efficaces. Sur ce point, ce qui m’a le plus perturbé dans les procédures judiciaires, c’est que tout est devenu très compliqué, parce que lorsqu’on entre dans les définitions juridiques, et on perd de vue le fait qu’au cœur de l’affaire se trouve le désir très simple d’être en sécurité et respecté au niveau le plus élémentaire, traité comme un être humain. Et donc je voulais que ce message passe clairement.

Mais il y a eu de nombreux moments où j’ai renoncé à moi-même. Ainsi, je ne m’identifie pas au mot « résilience ». Parfois, je ne voulais pas continuer. Ce sont les autres, les personnes autour de moi qui m’ont encouragée à continuer, à me porter littéralement car je n’y arrivais pas toute seule.

Le message que je voulais faire passer avec ce discours était : « J’ai eu besoin de beaucoup d’aide, et vous étiez tous là pour moi quand j’en avais le plus besoin, et nous devons continuer à être là les uns pour les autres. » J’ai pleuré pendant ce discours car désormais je pleure lorsque je parle de la façon dont les autres personnes m’ont montré qui je suis. Mon noyau émotionnel a changé, parce qu’avant j’essayais toujours de parler de ce qui s’était passé, et c’est là que toutes mes émotions étaient les plus brutes. Et maintenant, je pleure parce que je suis tellement émue par la façon dont les autres se sont occupés de moi au cours des années qui ont suivi cette agression.

Rebecca Amsellem – Et des gens vous ont-ils contacté pour vous dire que ce message leur avait parlé ?

Chanel Miller – Après l’agression, dans l’état dans lequel on m’a trouvé, je ne pouvais pas comprendre comment on ne pouvait pas avoir l’instinct d’aider ou d’écouter cette personne. J’ai dessiné cette vision dans mon carnet, et on me voit assise, échevelée, dans les aiguilles de pin, avec tous ces gens autour de moi, à cheval, qui disent certains des commentaires négatifs que j’ai lus en ligne, et le message est le suivant : « Que faites-vous ? Descendez de vos grands chevaux et aidez-moi. » L’objectif du poème déclamé pendant le discours était le suivant : je me fiche de ce que vous avez fait ou d’où vous venez. Si vous êtes dans le besoin, je vous aiderai. Et on peut toujours poser des questions plus tard. Mais je ne comprends pas où est passé cet instinct de simplement s’occuper de quelqu’un avant d’analyser la situation. Est-il engourdi pour les gens ? Est-ce qu’il a été réprimé ? J’espère que c’est ce que les gens ont entendu et qu’ils méritent de l’aide, quoi qu’il arrive. Ensuite, vous pourrez comprendre le reste.

Rebecca Amsellem – Sur votre site Web, vous faites la promotion d’une organisation à but non lucratif appelée « A Call to Men ». Je pense que la conversation sur une virilité saine, si c’est bien le mot, est tellement obscurcie, surtout quand on parle de sexisme et de violence sexuelle contre les femmes. Où en est cette conversation aux États-Unis ?

Chanel Miller – À l’université, il y avait des organisations comme « Take Back the Night » qui recueillent des fonds pour aider les survivantes. J’ai fait du slam à l’université, et parfois nos spectacles s’associaient avec eux, et une partie de nos ventes de billets leur était reversée. Mais dans ma tête, je me disais qu’ils étaient des activistes alors que je fais partie du gang des poètes. Je n’ai pas compris à l’époque que nous respirions tous et toutes le même air. Nous jouions tous et toutes un rôle dans ce problème, que nous le sachions ou non, que nous choisissions de nous éduquer à ce sujet ou non, y compris les hommes. Car soit vous êtes directement touchés par une agression sexuelle, soit vous aimez quelqu’un qui a été directement touché. Aussi, il s’agit juste de savoir si vous choisissez de vous éduquer. Et quand vous le faites, c’est très puissant car vous signalez aux autres que vous êtes une source sûre à laquelle ils peuvent s’adresser, à laquelle ils peuvent se confier.

Il y avait trois hommes cette nuit-là [la nuit où Chanel Miller a été agressée], et deux d’entre eux ont vu exactement la même situation, m’ont vue dans le même état, et ils ne m’ont pas vue comme une opportunité. Ils m’ont vue comme quelqu’un dans le besoin. Et donc le fait qu’ils aient introduit une nouvelle façon de voir les choses et qu’ils n’aient pas permis l’insouciance et le laisser-aller avec lesquels mon agresseur a agi signifie qu’il y a à chaque fois une autre façon de gérer les choses. Nous ne devrions jamais nous contenter de dire « Oh, il ne savait pas ». Pourquoi ne savait-il pas ? Tant que nous avons une autre option, pourquoi acceptons-nous la pire option ?

Photo : Chanel et moi-même photographiées par une gentille inconnue à Paris.

Rebecca Amsellem – Lorsque vous avez commencé à écrire ce livre, quelle était pour vous la conséquence rêvée de sa publication ?

Chanel Miller – Je pense à la difficulté que j’ai eue à commencer à écrire. Chaque phrase que j’écrivais, je la supprimais. Ou je lisais la phrase avec les yeux de l’avocat de la défense et je me demandais comment elle pouvait être mal interprétée. Comment cela pourrait-il conduire à la réouverture de mon dossier, ou à être poursuivie en justice ?

J’ai fini par visualiser l’avocat de la défense comme un personnage, et je l’ai mis à la taille qu’il a toujours mérité d’être, à savoir haut comme trois pouces. Et chaque fois que sa voix était envahissante dans mon esprit, je le soulevais et le mettais en pause dans le coin de mon bureau : « Tu ne mérites pas de venir dans cet espace sacré où j’essaie pour la première fois de m’écouter et d’écouter ce que je ressens. »

Et la façon dont mon éditrice l’a formulé pendant que j’écrivais était la suivante : « imagine que tu es assise sur un banc avec un.e ami.e, qu’il n’y avait que vous deux, et que tu racontes ce qui s’est passé ». Je n’ai pas à me soucier de trop expliquer dans l’espoir que tu me croies. Je sais que tu vas m’écouter, on se connaît depuis longtemps. C’est bon. Et puis tout est venu beaucoup plus naturellement.

Rebecca Amsellem – C’est un excellent conseil.

Chanel Miller – J’en ai déjà parlé, mais je pense qu’à un certain niveau, je suis très honorée d’être à l’écoute de tant d’histoires de survivantes. Mais ça me remplit aussi de crainte et de rage.

Et quand j’ai reçu tant de lettres, et que les gens se sont confiés à moi, je me suis dit : « Oh, mon Dieu, j’ai toutes ces informations privilégiées. Et si j’abandonnais ma vie et devenais une super-héroïne qui se vengeait de toutes ces histoires ? »

J’avais juste des lettres et des lettres d’impasses.

Alors je pense au nombre de survivantes qui existent, je pense à ce qu’elles ont traversé. Je pense à toutes les voix oppressives qui les ont entourées et insultées. Et j’ai été vaincue en sachant que je ne pouvais pas sauver tout le monde ou répondre à tout le monde.

J’ai donc écrit ce livre en pensant que j’avais un objet tangible, un compagnon qu’elles pouvaient emporter avec eux, qu’elles pouvaient avoir à leur chevet, afin que – peu importe ce qu’elles rencontrent dans leur vie, si elles se trouvent dans un foyer ou dans des circonstances de violence émotionnelle – elles n’aient pas l’impression de pouvoir s’échapper. Si ma voix peut être la dernière voix qui leur vient à l’esprit avant de se coucher, une voix qui les rassure et les comprend, alors peut-être auront-elles une chance de se battre contre toutes ces autres voix.

J’ai donc le livre du monde pour rivaliser avec toutes les terribles forces en présence.

Mais j’aime le fait qu’il soit distribué dans le monde entier, donc peu importe où je suis ou ce qui m’arrive, ma voix ne peut plus être étouffée.

Rebecca Amsellem – Et ce sentiment a-t-il disparu ? Le sentiment ou le besoin que vous aviez de sauver tout le monde lorsque vous avez publié le livre ?

Chanel Miller – Non, je pense que je dois accepter que je suis un être humain avec des limites. C’est difficile, mais je pense que cela m’a aussi motivée. Cela s’est installé en moi comme un moteur. Et donc je pense que c’est encore une fois la raison pour laquelle je rejette ce récit de la victoire, parce que cela n’a pas d’importance si j’ai réussi à atteindre la clairière, si je regarde en arrière et que tant de survivants sont toujours bloqués. C’est pourquoi je continue à faire le travail que je fais.

Rebecca Amsellem – En parlant de votre travail actuel, vous venez d’exposer une de vos œuvres intitulée I Was, I Am, I Will Be au Asian Art Museum. Cette œuvre représente un processus en trois parties, à différentes étapes de votre guérison. Vous dites souvent que l’art vous a beaucoup aidée dans votre guérison. Et ce que je me demandais, c’est ce qui, dans ce processus même, vous a aidé. Était-ce le fait que vous deviez être concentrée pour le faire, ou que vous deviez vraiment penser à ce qui s’est passé pour qu’à un moment donné, cela disparaisse tout simplement ? Qu’est-ce qui vous a aidé dans le processus de création artistique ?

Chanel Miller – Quand je dessine, je ne prévois pas ce que je vais dessiner. J’aime juste griffonner librement et laisser mon esprit vagabonder. Et je pense que ce qui est beau, c’est que si je me mets avec un stylo et que je m’assois, toutes ces créatures vont commencer à émerger. Et ce moulage que je crée est celui qui ne peut pas être trouvé, ou terminé, ou pris par les personnes qui m’ont blessé. Et j’aime que mon imagination vive dans cet endroit intouchable.

Donc, oui, peut-être que j’ai été blessée physiquement. Et, il y a longtemps, je voulais remplacer complètement mon corps. Mais en même temps, mon corps est ce vaisseau avec mon esprit, mon cœur qui bat, et ma coordination œil-main. Et je peux dessiner en un instant un cochon portant un foulard, buvant un smoothie. Et j’ai cette capacité à créer sans fin. Donc quand je suis dans la solitude, je peux créer de la compagnie. Je peux faire naître ces petites choses.

Si je me sens totalement découragée et que je ne veux plus rien faire, je pense que ce n’est pas juste pour elles, les petites créatures. Elles ne pourront jamais vivre si je ne m’assois pas et ne prends pas le temps de dessiner, et encore une fois, d’écouter ce que je veux faire.

Ce qui est si merveilleux avec l’art, c’est qu’il dépassera toujours mes circonstances actuelles. Avec la pièce du musée, ce que j’aime, c’est qu’ils sont venus à moi, et j’avais tellement peur de ne pas pouvoir briser cette identité de survivante publique. Et même si les gens ont de bonnes intentions, je craignais toujours que ce soit la seule chose dont les gens veuillent entendre parler. Le fait que le musée soit venu me voir et m’ait dit : « Nous construisons une nouvelle aile au musée d’art contemporain et nous voulons que vous remplissiez ce mur de 30 mètres », c’est incroyable. J’avais été au musée plusieurs fois en grandissant. C’est le musée d’art asiatique, et je n’aurais jamais pensé y aller et me dire : « Construisez-moi un mur géant et je le remplirai. » Mais j’aime qu’il y ait des espaces que nous pouvons remplir. Et si ces espaces ne semblent pas exister, alors peut-être qu’ils n’ont pas encore été construits et qu’ils doivent l’être. Alors je suis rentrée à la maison, j’ai fait toutes sortes de dessins. Nous avons travaillé pour en choisir un. Et comme il s’agissait de trois murs différents, c’est ainsi que j’ai pensé à la pièce en trois segments, I Was, I Am, I Will Be. Et la façon dont vous entrez dans la galerie, vous pouvez venir des deux côtés. Et cela a du sens dans les deux sens, car je ne crois jamais aux histoires linéaires. Je pense que nous sommes toujours en train de revisiter le passé, ou que le passé nous rattrape. On nous conseille souvent de rester dans le présent et d’être attentif. Mais c’est extrêmement difficile, surtout si vous avez été traumatisé, et que votre esprit est facilement susceptible d’être accaparé par le passé.

Il est normal d’être en mouvement, et il n’y a pas de temps perdu.

Rebecca Amsellem – Ce que vous me dites me fait penser à Deborah Levy. Elle parle de sa narratrice qui lui ressemble beaucoup, beaucoup, mais qui ne serait pas elle. Il me semble que votre écriture se rapproche de cela, n’est-ce pas ? Votre narratrice vous ressemble vraiment, vraiment beaucoup, mais ce n’est pas vraiment vous, de sorte que vous pouvez vous distancier de vos propres expériences, et vous pouvez choisir ce que ce personnage peut avoir comme expériences.

Chanel Miller – Exactement, parce que la réalité n’est souvent pas drôle. Mais votre persona peut être vraiment riche et vos expériences peuvent être sélectionnées.

Rebecca Amsellem – Si je ne me trompe pas, les traumatismes affectent notre façon d’imaginer les choses. Les survivantes disent que lorsque quelque chose de traumatisant est arrivé, elles ne peuvent pas produire, ou créer. Il semble que votre imagination n’a jamais été bloquée, au contraire.

Chanel Miller – Quand j’apprenais des éléments liés à mon agression pour la première fois, elles me blessaient vraiment. Et c’est comme regarder directement le soleil, et vous ne pouvez pas voir pendant un petit moment. Mais ensuite, vous commencez à cligner des yeux et votre vision revient à la normale.
C’est ce qui se passe, et je pense que c’est nécessaire, parce que, lorsque vous êtes bloqué, c’est juste votre corps humain qui vous dit : « Wouah, j’ai été trop stimulé. C’était trop à traiter. Cela va prendre du temps. » Il y a eu une phase aussi où j’étais tellement en colère que j’écrivais les déclarations les plus viles, les plus violemment imaginatives. Et, bien sûr, juste dans ma tête, en grosses capitales, dans de gros cahiers. Et puis je déchirais les pages, mais je devais écrire ça aussi. Évidemment, ce sont des écrits que je ne partagerai jamais. Et puis j’arrive au moment où j’atterris enfin et où je peux commencer à passer au crible et à réfléchir à ce que je veux utiliser. Quand vous arrivez enfin à la partie linguistique du traumatisme, c’est là que le plaisir commence, parce que quelque chose comme le palais de justice, qui était vraiment ennuyeux et sans intérêt, et un endroit où je ne voudrais jamais retourner physiquement, j’y retournais soudainement dans mon esprit. Mais cette fois, je suis la créatrice de l’univers dans lequel il existe, et je dois donc lui redonner lentement vie pour la lectrice ou le lecteur. Je peux décrire l’affreux canapé jaune comme s’il avait été sculpté dans du cérumen. Je peux parler des marqueurs décapés et de la poussière sur les brochures sur la violence domestique et donner vie à la pièce, mais à travers mes yeux, plutôt que de la présenter comme une pièce dans laquelle j’ai été piégée dans le palais de justice.

Rebecca Amsellem – Ce que vous me dites me fait penser au fait que nous travaillons pour que notre société ait de moins en moins un regard masculin sur notre interprétation et de plus en plus féminin. Je n’ai jamais été tout à fait d’accord avec le fait que nous parlions de regard masculin et féminin. Votre processus de création passe par la création ou la revisite de votre vie à travers votre propre regard.

Chanel Miller – Il pourrait s’agir d’un regard marginalisé, ou d’un regard écarté, ou d’un regard sur lequel on ne s’interroge jamais, parce que, dans la salle
d’audience, j’étais positionnée comme quelqu’un qui n’avait rien à offrir parce que je n’avais pas de souvenirs de l’affaire. Mais j’avais toujours un regard. J’ai quand même observé tous les jours où j’étais, là, et on ne peut pas s’en débarrasser.

Et pendant un moment, j’ai pensé, « Eh bien, ce n’est pas une information puissante. Ce n’est pas pertinent parce que ça ne peut pas être incorporé pour aider au verdict. » Mais elle est précieuse parce que c’est mon expérience vécue, et c’est le récit continu de l’agression. L’agression ne s’arrête pas la nuit de l’agression. C’est une notion ridicule. J’ai donc réalisé que si je pouvais affiner mon regard et préserver mon expérience, j’espérais montrer aux autres personnes que leur point de vue comptait aussi. Et ce n’est pas grave si vous êtes celui dans la pièce qui n’a pas de mémoire, ou celui qui n’a pas d’expérience juridique. Cela ne vous rend pas inférieur. Cela ne permet
pas aux autres personnes de ne pas vous écouter. Vous avez tous les droits de parler en paix.

Rebecca Amsellem – J’ai cette obsession des utopies féministes.

Chanel Miller – Invitez-moi quand vous en aurez créé une.

Rebecca Amsellem – À quoi ressemble une utopie féministe pour vous ?

Chanel Miller – La première chose qui m’est venue à l’esprit n’est même pas un scénario fantastique ou un paysage de rêve. C’est de marcher dans la rue la nuit en respirant complètement. Je fais une grande partie de mon écriture
le soir. J’aimerais pouvoir terminer un chapitre et faire un jogging le long de la rivière à New York, sans avoir à craindre d’être blessée et d’être ensuite blâmée pour cela, pour avoir pris cette décision en premier lieu. Je veux que cette décision soit une bonne décision à prendre, plutôt qu’une décision pour laquelle je devrais être, entre guillemets plus intelligente pour savoir quoi faire.

Rebecca Amsellem – Pensez-vous que nous y arrivons ?

Chanel Miller – Pendant un moment, après le procès, j’ai vécu avec ce jury invisible dans mon esprit qui me donnait l’impression que tout ce que je faisais, et chaque choix que je faisais, je devais le justifier. Et j’aime à penser que je me suis améliorée en ne me sentant pas obligée d’appliquer la raison à tout ce que je fais. Si je veux faire une promenade sans but, c’est une raison suffisante. J’aime à penser que je me libère lentement de cette mentalité. Mais c’est plus difficile à dire si tout le monde l’est, mais au moins je sais que je suis prête à tenir bon, à défendre mes décisions, et aussi à être résolument humaine. Être quelqu’un qui continue à faire des erreurs, qui continue à s’amuser, qui continue à avoir des jours où tout n’est pas en ordre, parce que ce n’est pas mon travail d’être parfaite, posée et droite. Mais c’est le travail de tout le monde de ne pas se blesser les uns les autres. Et c’est la seule règle à laquelle nous devons nous conformer.