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Glorification La Grande Serbie, grande lubie de l’extrême droite

mardi 7 décembre 2021, par siawi3

Source : https://www.liberation.fr/international/europe/la-grande-serbie-grande-lubie-de-lextreme-droite-20211203_ZFFDWTHU7VA7TJGD53FRBDVR74/

Glorification
La Grande Serbie, grande lubie de l’extrême droite

La glorification des chefs de guerre des années 90, pourtant jugés et condamnés, qui vise à les présenter comme des défenseurs de l’Europe chrétienne face aux musulmans, mobilise des réseaux nationalistes et identitaires, notamment en France.

Photo : La fresque honorant Ratko Mladic, dans le centre de Belgrade. (Mitar Simikić)

par Eva Moysan,

Envoyée spéciale à Belgrade

publié le 3 décembre 2021 à 20h45

Le visage de Ratko Mladic s’étale en noir et blanc sur 2 mètres de haut et 4 de large. Cette fresque à la gloire du « boucher des Balkans », condamné à perpétuité pour « génocide », « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre », est apparue le 23 juillet sur un mur d’un quartier commerçant de Belgrade. Quand Libération s’y rend, début novembre, elle est barbouillée d’un graffiti rose. Un homme, la trentaine, se signe par respect en passant devant l’ancien général. Des activistes antifascistes ont prévu de détruire la fresque quelques jours plus tard, le 9 novembre. Ils en seront empêchés : la police interdit le rassemblement au prétexte qu’elle ne peut en garantir la sécurité. Cette excuse mène à une scène surréaliste pour un pays candidat à l’Union européenne : des policiers protègent la fresque et arrêtent deux militantes ayant jeté des œufs sur la peinture du criminel de guerre. Le ministre de l’Intérieur, Aleksandar Vulin, fait le déplacement dans la soirée, alors que deux manifestations, l’une antifasciste et l’autre pro-Mladic, ont envahi les rues attenantes. Il qualifie le premier rassemblement de « vil et mal intentionné ».

L’épisode illustre à quel point l’extrême droite nationaliste serbe est décomplexée et bénéficie de relais au sein du gouvernement du président, Aleksandar Vucic. Qui se présente pourtant comme un leader de droite bon teint quand il traite avec l’UE. Il jure, la main sur le cœur, avoir changé depuis la période où il était ministre dans un gouvernement auquel participait le parti de Slobodan Milosevic et déclarait que pour chaque Serbe tué, il liquiderait 100 musulmans. Dans le pays, le récit de la Grande Serbie – qui réunirait tous les peuples serbes – de l’extrême droite repose largement sur la glorification des chefs de guerre serbes des conflits des années 90, décrits comme des défenseurs de l’Europe chrétienne face aux musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. Ce dernier, petit pays ayant proclamé son indépendance unilatéralement en 2008 sans que Belgrade ne le reconnaisse, est un sujet de mobilisation central des nationalistes serbes. Il est, pour eux, le cœur de leur nation depuis la bataille de Kosovo Polje en 1389. Et la Serbie se dit victime de l’impérialisme américain, qui lui a arraché cette ancienne province au terme des bombardements de 1999.

Inspiration pour le terrorisme

Au-delà des frontières de la Serbie, cette parabole est souvent utilisée par des terroristes d’extrême droite. En 2019, Brenton Tarrant écoutait une chanson à la gloire de Radovan Karadzic (chef politique des Serbes de Bosnie condamné pour « crimes contre l’humanité », « crimes de guerre » et « génocide »), avant de tuer 51 personnes dans deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Il avait inscrit sur son arme les noms de dignitaires serbes ayant combattu l’Empire ottoman au XIVe siècle. Et Anders Breivik, terroriste norvégien ayant abattu 77 personnes en 2011, a expliqué au cours de son procès qu’il avait trouvé son « inspiration dans le nationalisme serbe ».

A lire aussi : TRIBUNE Pour une commission d’enquête historienne sur les guerres en ex-Yougoslavie 17 nov. 2021

En France, une nébuleuse d’individus, de partis et de collectifs d’extrême droite porte un intérêt marqué au concept de Grande Serbie, teinté de nationalisme. Jean-Marie Le Pen, d’abord, qui a embrassé leur cause pendant les guerres de Yougoslavie alors qu’une bonne partie de son mouvement soutenait historiquement les Croates catholiques. « Quand la question du Kosovo a émergé, les Serbes ont été vus comme les défenseurs chrétiens de l’Europe contre les Albanais, majoritairement musulmans. A la fin des années 90, le problème de l’extrême droite glisse du judaïsme vers l’islam et c’est à ce moment-là que le nationalisme serbe a commencé à être populaire », analyse Jovo Bakic, sociologue à l’université de Belgrade. Pendant cette décennie, Jean-Marie Le Pen se rend à plusieurs reprises dans les Balkans afin de rencontrer Radovan Karadzic ou encore Vojislav Seselj, figure de l’extrême droite serbe dont le discours ultra-violent « avait presque réussi à faire passer Milosevic pour une personne recommandable, par comparaison », selon Laurent Hassid, géographe à l’université Sorbonne-Paris-Nord.

Une autre trajectoire attire l’attention. Celle d’Arnaud Gouillon, éphémère prétendant à la présidentielle de 2012 pour le Bloc identitaire, qui jette l’éponge après quelques mois de campagne. Appelez-le désormais Arno Gujon, retranscription phonétique de son nom en serbe utilisée sur tous ses réseaux sociaux. Il a été fait citoyen du pays en 2015 pour son action humanitaire avec l’association Solidarité Kosovo, qu’il a fondée en 2004 pour venir en aide aux Serbes des enclaves du Kosovo, notamment à Mitrovica. Il est depuis novembre 2020 directeur du Bureau pour la coopération avec la diaspora et les Serbes de la région, une sorte de direction ministérielle.

« Saint-Denis, le Kosovo de France »

En juin 2019, le Figaro Magazine consacre dix pages de reportage au calvaire des Serbes de Mitrovica, dépeints comme de courageux résistants chrétiens face aux persécutions des Albanais, des musulmans mafieux et proxénètes. Avec en prime une interview d’Arnaud Gouillon et une pleine page de publicité enjoignant à faire des dons à son association. A cette période, Marion Maréchal et Eric Zemmour se mettent à parler de la Serbie et du Kosovo et dressent des parallèles avec l’Hexagone. « Voyez la Seine-Saint-Denis, c’est le Kosovo de la France. Il y a un remplacement de population. Au Kosovo, ça s’est fini par la guerre et l’indépendance », affirme alors l’ancien éditorialiste d’extrême droite. « Ils estiment qu’il y aurait eu un plan concerté des musulmans pour remplacer la population serbe depuis plus d’un siècle », décrypte Loïc Trégourès, enseignant en science politique à l’université catholique de Paris. Ce qui est invalidé par les données démographiques des années 20, précise-t-il. De plus, l’extrême droite française utilise les guerres et les tensions ethniques dans les Balkans pour soutenir leur idée qu’on ne peut pas vivre avec l’autre si l’autre est différent. « Selon eux, la guerre civile est donc inévitable et même souhaitable », complète Loïc Trégourès.

Ces thèses rencontrent un certain succès en France. Sur son site, l’association Solidarité Kosovo revendique « 11 000 donateurs privés dont 95 % d’entre eux domiciliés en France » et 30 bénévoles français. Sa page Facebook est suivie par plus de 15 000 personnes. Sur le réseau social, plusieurs groupes francophones favorables aux nationalistes serbes attirent quelques milliers d’abonnés, comme « le Kosovo serbe », qui en compte 6 000.

A lire aussi : En Bosnie-Herzégovine, le spectre d’une « sécession serbe qui ne dit pas son nom » 17 nov. 2021

Arnaud Gouillon a relativement laissé de côté ce narratif depuis qu’il s’est installé en Serbie. « Il veut se construire une nouvelle vie ici, centrée autour de son action humanitaire », estime Jovo Bakic. Gouillon bénéficie en Serbie d’une popularité impressionnante. « Les gens apprécient que quelqu’un de l’Ouest dise que le Kosovo est serbe », explique Irena Ristic, docteure associée à l’Institut des sciences sociales de Belgrade. Personne ou presque ne s’intéresse à son passé au sein de l’extrême droite française. L’une des rares fois où une journaliste l’a interrogé à ce sujet, Gouillon a affirmé que Génération identitaire n’était ni de droite ni de gauche. Même si certains ont relevé l’inexactitude de ses propos, il n’a jamais été associé à l’extrême droite. Des militants progressistes interrogés sur sa personne disent d’ailleurs avoir une bonne opinion de lui, pour son travail humanitaire. Marija Ignjatijevic, chercheuse pour le think tank Belgrade Centre for Security Policy, relève : « Beaucoup de mouvements d’extrême droite en Serbie se cachent derrière des objectifs humanitaires ou de protection de l’environnement. »

« Valeurs et mode de vie européens »

Certains liens entre son association et les identitaires français semblent s’être maintenus après le départ de Gouillon pour la Serbie. Un reportage de C8 en 2017, intitulé la Face cachée du Front national, vient le prouver. Celui-ci exposait les liens entre le Bloc identitaire et l’association de jeunesse du FN. Le documentaire témoigne que l’un des signes de reconnaissance des identitaires est le bracelet traditionnel orthodoxe (« brojanica ») vendu par Solidarité Kosovo pour financer ses actions. Contactés à plusieurs reprises, ni l’association Solidarité Kosovo ni le Bureau pour la coopération avec la diaspora serbe n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.

Au Rassemblement national (RN), on relève également une certaine fibre serbe, particulièrement visible au Parlement européen. Plusieurs députés occupent ainsi des postes dans les délégations interparlementaires avec la Serbie ou le Kosovo et prennent régulièrement la parole dans l’hémicycle quand ces pays sont évoqués.

Photo : Le Monument de la reconnaissance à la France, à Belgrade, est un passage obligé des eurodéputés d’extrême droite lorsqu’ils se rendent en Serbie. (Mitar Simikić)

Les eurodéputés du RN se sont rendus à plusieurs reprises en Serbie et dans l’entité serbe de Bosnie, ces dix dernières années. A Belgrade, le monument de reconnaissance à la France est pour eux un passage obligé. Cette imposante statue de quatre mètres de haut, qui représente une femme en bronze sur un socle de marbre blanc, symbolise l’amitié et la solidarité d’armes franco-serbe de la Première Guerre mondiale. Les élus RN insistent sur cette mémoire commune : « La Serbie est le pays le plus intéressant des Balkans en raison d’une certaine affinité culturelle et historique et d’un lien très fort avec la France, écrit Julie Lechanteux, députée européenne RN, à Libération. Le peuple serbe est le seul, parmi les candidats ou candidats potentiels à l’adhésion, à partager nos valeurs et notre mode de vie européens. »

Réveil des provocations nationalistes

Stanislav Sretenovic, directeur de recherches à l’Institut national d’histoire contemporaine de Belgrade, veut nuancer cet intérêt de l’extrême droite pour la Serbie. « C’est normal que les partis des extrêmes, en France, s’intéressent aux questions ouvertes de politique internationale comme le Kosovo-et-Métochie [dénomination officielle serbe du pays] et la Serbie. Mais ce n’est pas ce qui constitue la réalité de la relation franco-serbe, car ces partis ne sont pas au pouvoir », juge l’historien, qui range le parti du président Vucic au centre droit.

A lire aussi:Au Kosovo, l’ingérence, premiers pas de l’indépendance 22 sept. 2021

L’eurodéputée verte allemande Viola von Cramon-Taubadel, rapporteure pour le Kosovo, n’a pas la même analyse. Selon elle, les prises de parole répétées des élus du groupe d’extrême droite ID n’ont pas d’impact sur la politique du Parlement européen. En revanche, elle estime que ces discours « empoisonnent le débat public français ». « Macron n’a jamais voulu s’y opposer frontalement et cela explique en partie pourquoi il refuse la libéralisation du régime des visas pour les Kosovars », affirme-t-elle. La Commission européenne a constaté en 2018 que le pays avait satisfait tous les critères pour bénéficier de cette libéralisation, mais le Conseil européen s’y oppose en raison des réserves de plusieurs Etats dont la France.

De nombreux observateurs de l’extrême droite, comme Marija Ignjatijevic et Jovo Bakic, mettent en garde contre le réveil des provocations nationalistes serbes dans la région. Les menaces sécessionnistes de Milorad Dodik en Bosnie en sont un exemple patent. Ils se préoccupent de les voir tisser un réseau de soutiens européens sans que ça n’éveille l’inquiétude de Bruxelles.