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France : La « peur », les sujets à éviter, le « collectif soudé » : un an après, sept collègues de Samuel Paty témoignent

mardi 25 janvier 2022, par siawi3

Source : https://www.franceinter.fr/societe/la-peur-les-sujets-a-eviter-le-collectif-soude-un-an-apres-sept-collegues-de-samuel-paty-temoignent#xtor=EPR-5-[Meilleur12102021]

La « peur », les sujets à éviter, le « collectif soudé » : un an après, sept collègues de Samuel Paty témoignent

par Sonia Princet

publié le 12 octobre 2021 à 6h52

TEMOIGNAGES FRANCE INTER – Pour la première fois depuis un an, sept collègues de Samuel Paty, tué le 16 octobre 2020, s’expriment publiquement. Ils racontent le choc après l’assassinat, la difficulté de retourner en classe, les peurs et les craintes, le manque de soutien mais aussi leur engagement auprès des élèves.

Image : Ils n’ont jamais pris la parole publiquement ces derniers mois. Pour la première fois, les collègues de Samuel Paty s’expriment au micro de France Inter, près d’un an après l’assassinat. © Maxppp / Michael Bunel

Samuel Paty était leur collègue. Depuis son assassinat, le vendredi 16 octobre 2020, il y presque un an, aucun d’entre eux n’avait voulu parler. Ils avaient préféré rester silencieux, pour tenter ensemble de surmonter l’épreuve, pour reprendre les cours, pour leurs élèves. Pour la première fois, sept collègues enseignants du collège du Bois d’Aulne de Conflans Saint-Honorine où Samuel Paty faisait cours avant son assassinat ont accepté de recevoir France Inter et « Libération » et de raconter le traumatisme, les peurs qui se sont installées et leur volonté de continuer d’enseigner malgré tout.

« Pour aller en salle des profs, on passe devant sa salle, je passe devant le cœur serré, le cœur gros parce qu’il n’est plus dans sa salle. Il n’y a pas un matin où on ne pense pas à lui », commencent Coralie* et Hélène*. Pour les enseignants de ce collège jusque-là paisible, la vie n’est plus la même depuis l’assassinat de leur collègue Samuel Paty.

Les craintes

« J’ai toujours cette peur », dit Fabien*. « Des fois, lorsque je me gare, j’ai peur d’aller jusqu’à chez moi, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Et là dernièrement, depuis la rentrée, il y a beaucoup de moments où j’ai peur. Je me retrouve même à fermer la porte de ma chambre à clé, j’ai des petits coups de pression comme ça que je n’avais pas avant. »

Suzanne* vit aussi avec ce traumatisme : « Après l’attentat, je voyais une camionnette bizarre qui était garée dans ma rue, près de ma maison et je demandais à mon mari : tu peux aller voir qui il y a dedans ? Qu’est-ce qu’il fait le mec dans la camionnette ? C’était irrationnel, mais j’avais peur qu’il y ait quelqu’un qui me suive jusqu’à mon domicile et qui sache que je suis un professeur du collège du Bois d’Aulne. »

C’est compliqué de prendre la parole devant les élèves, on se livre à ce moment-là, il n’y a plus de façade.

Sur les 50 professeurs du collège, certains n’ont pas pu retourner enseigner tout de suite. Trop éprouvant, après les vacances de la Toussaint l’an dernier, de reprendre les cours, de se retrouver face à leurs classes. Face à quelques chaises vides aussi. Cinq collégiens ont été mis en examen pour complicité d’assassinat. Une autre élève pour dénonciation calomnieuse. Ils ont quitté le collège. Mais les professeurs ont mis du temps à retrouver confiance en leurs élèves. Lorsque Suzanne était face à eux, elle ne pouvait s’empêcher de penser : « Est ce que lui n’a pas joué un rôle dans l’attentat ? Et puis on savait qu’ils étaient interrogés par la police. Certains nous disaient ’Moi j’ai été interrogé par la police’, alors on se demandait qui allait être le prochain à être mis en examen. »

Quand elle repense à cette période, Hélène ne peut retenir ses larmes tout en racontant : « Pour le retour avec les élèves, même si on a été un petit peu encadrés, c’est quand même nous qui les avons accueillis. C’est compliqué de prendre la parole devant les élèves, on se livre à ce moment-là, il n’y a plus de façade et je trouve ça extrêmement violent quand on sait que deux jours après, des élèves, qui étaient dans cette classe, ne sont plus là parce qu’ils ont été mis en examen. Moi, ça m’a fait beaucoup de mal. Je sais bien qu’il y a une instruction, mais on avait l’impression à chaque fois d’être les derniers au courant de ce qui se passait. »

Enseigner, mais plus comme avant

Coralie n’est pas revenue tout de suite au collège. « Le fait qu’un élève ait été mis en examen dans ma classe, ça m’a vraiment achevée. C’était un élève que j’aimais bien, que j’aimais beaucoup », dit-elle avec encore beaucoup d’émotion dans la voix. Quand elle est revenue pour enseigner, elle raconte qu’elle avait de grosses difficultés de concentration, qui continuent encore. « Les premiers temps, je n’arrivais plus du tout à me concentrer. À lire quoi que ce soit. Et j’avais aussi cette peur de flancher devant les élèves, de faire n’importe quoi. Un jour, je faisais un cours au rez-de-chaussée du collège et puis quelqu’un est entré sur le parking, quelqu’un que je ne connaissais pas et là j’ai dit à tous mes élèves de se taire et j’ai fermé la porte à clé, comme s’il y avait un danger imminent. »

Je me dis ’On va éviter certains sujets parce que ça peut être polémique, parce qu’on ne sait pas ce que les élèves peuvent raconter en rentrant chez eux le soir’.

Les collègues de Samuel Paty le disent : ils ne font plus cours comme avant, avant ce vendredi 16 octobre 2020. Désormais en classe ils pèsent et soupèsent chaque mot, comme l’explique Eric* : « Je me dis, ’On va éviter certains sujets parce que ça peut être polémique, parce qu’on ne sait pas ce que les élèves peuvent raconter en rentrant chez eux le soir’. Effectivement, je fais un petit peu plus attention à ce que je fais, à ce que je dis. » « Je me pose des questions aussi », avoue Coralie, « sur ce que je peux montrer comme document. Est ce que je peux traiter des textes qui, dans les contes, parlent d’inceste, est-ce que je ne vais pas aller trop loin ? »

L’an dernier début novembre, à la reprise des cours, Hélène relate qu’ils ont eu la visite du Premier ministre et du ministre de l’Education nationale : « Ils nous ont dit ’Surtout ne vous auto-censurez pas parce que sinon les terroristes auront gagné’. Mais c’est tellement facile à dire quand on n’est pas sur le terrain ! Quelle protection on a ? Quel soutien ? Quelle formation ? »


Manque de soutien

La plupart de ces enseignants ont le sentiment de ne pas toujours avoir été suffisamment accompagnés par l’Education nationale, que ce soit pour le suivi psychologique ou pour des demandes de mutation. « On a dû nous battre parfois », précise Suzanne. Pour le remboursement de séances chez un psychologue, par exemple, ils ont dû monter des dossiers, prouver qu’ils avaient subis un traumatisme. Ces remboursements sont arrivés très tard et certains avaient arrêté le suivi qu’ils ne pouvaient plus financer.

Tous se sont posé la question à un moment de quitter le collège et selon eux, les mutations n’ont pas été facilitées, contrairement à ce qu’on leur avait promis. Sur 50 professeurs, un a changé de métier, cinq ont obtenu une mutation dont trois dans une autre académie, parfois de façon temporaire. Deux enseignants n’ont jamais repris et sont en arrêt maladie.

On a l’impression qu’on a quelque chose à faire ici. C’est une façon de résister, de rendre hommage, d’être là, ensemble et de continuer à faire notre métier.

Si les autres tiennent, c’est avant tout pour les élèves. « J’ai créé un nouveau lien avec les élèves qui est beaucoup plus fort qu’avant », estime Suzanne. Pour Elodie*, ce sont les élèves qui l’ont aidée « à revenir à une espèce de normalité, à un quotidien plus ordinaire ». Mathias* considère également que le soutien des élèves et de leurs parents a été primordial pour se reconstruire.

Aujourd’hui, les professeurs du Bois d’Aulne forment comme une petite famille : « On s’est tous rapprochés », analyse Elodie, « parce que l’événement fait qu’on a cette histoire en commun ». Elle poursuit : « On a du mal à se quitter pour les vacances. Il y a un collectif très fort et très soudé. » Coralie est portée aussi par cette équipe : « On a l’impression qu’on a quelque chose à faire ici, dans l’enseignement, c’est une façon de résister, de rendre hommage, d’être là, ensemble et de continuer à faire notre métier. »

Avec leurs élèves et d’anciens élèves, aujourd’hui lycéens, les professeurs ont prévu un recueillement tous ensemble à huis clos vendredi. Une cérémonie qu’ils attendent et qu’ils préparent depuis plusieurs mois, avant l’hommage officiel samedi.

*Les prénoms ont été changés

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