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MARTINE GOZLANLE SEXE D’ALLAH 

mercredi 18 avril 2012, par siawi3

- Des mille et une nuits 
- aux mille et une morts 

Martine Gozlan est grand reporter à Marianne. Spécialiste des problèmes de société et de religion, elle a déjà publié L’Islam et la République (Belfond, 1994), et Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel, 1996).

CHAPITRE

Le sexe du Prophète

Les filles étaient si belles que le commentaire était venu tout naturellement sous sa plume : Mahomet aurait pu choisir pour femme l’une des candidates sublimes au titre de Miss Monde 2002 à Abuja, Nigeria. Isioma Daniel, journaliste au quotidien The Day, signa son papier sans y penser et s’en alla dormir. Le lendemain, 17 novembre, à peine le journal en kiosque : émeutes. Du chrétien trucidé à tout-va. Au coutelas ou au tison ardent. Des églises en feu. Des mosquées cramées en réplique. 220 morts, 1 300 blessés, 11 000 réfugiés. Une semaine d’abominations diverses. Le concours de Miss Monde noyé dans des flots d’hémoglobine. Les pin-ups de toute la planète claquant des dents dans leur palace-bunker avant d’être rapatriées d’urgence à Londres. L’opinion internationale hébétée. Le président nigérian sonné. 

Et tout ça pourquoi ? Blasphème. Deux benoîtes colonnes dans un canard. Colonnes de feu. L’insensée plumitive a osé prêter à l’Envoyé de Dieu des désirs en belle et bonne chair de Miss Monde. Dans cette fédération nigériane où douze Etats du nord ont instauré la loi islamique, l’Oumma - la communauté des croyants - a vu rouge. Rouge sang. A mort les infidèles, même ceux qui ne lisent pas The Day, même les analphabètes ! Tous coupables ! Fatwa contre l’Isioma 

Elle a quitté le pays en douce. Les cadavres partaient en tombereaux à la morgue. Elle n’y était pour rien, la chroniqueuse. Mais elle avait touché à la hache, à la machette, à l’épée de Damoclès, au saint des saints, à l’alpha et l’oméga, bref à l’intouchable : le sexe du Prophète. 

Mohamed Moubaïdine était content de son titre : « Aïcha dont le corps était préservé des mouches par Allah ». Un peu longuet mais poétique. Et surtout fidèle à la tradition. Extrait d’un hadith - un commentaire - consacré à la plus jeune et la plus aimée des femmes de Mahomet : Aïcha, « la petite rousse », al Humayyira, épousée à l’âge de 9 ans alors qu’il avait largement dépassé la cinquantaine. Quelles furent exactement les relations entre Aïcha et son célébrissime mari ? C’était le sujet du papier que Moubaïdine, journaliste de l’hebdo jordanien Al Hilla (Le Croissant de lune), venait de boucler. On était en janvier 2003, en pleine crise irakienne, et les lecteurs d’Amman avaient besoin de se changer les idées. Il leur serait probablement agréable d’apprendre que la vigueur sexuelle du Prophète avait atteint, avec Aïcha, celle de quarante hommes. Peut-être, en musulmans pieux et lettrés, le savaient-ils déjà car le rédacteur citait les sources anciennes les plus autorisées : Tabari, Ibn Hisham, Boukhari, tous les grands biographes de Mahomet. 

L’article parut le 14 janvier. Le lendemain : cyclone sur le standard du journal, menaces de mort par centaines, réunion de crise au Front d’action islamique, le principal parti d’opposition du pays. Fatwa. Arrestation du journaliste, du rédacteur en chef et du directeur général de l’hebdo. Inculpation par la Cour de sûreté de l’Etat pour « manque de respect à la famille du Prophète, atteinte au prestige de l’Etat jordanien, publication d’hérésies et de fausses rumeurs ». Suspension du journal. Mise au trou des trois condamnés. Quartier des criminels. Dehors, la fatwa du Front d’action islamique les déclare apostats. Autrement dit : morts en sursis. Le châtiment de ceux qui renient leur religion. 

Le Front d’action islamique est l’ennemi juré du gouvernement jordanien. Pourtant, dans cette histoire de presse, d’Aïcha et de vigueur sexuelle prophétique, ils s’entendent pour la première fois comme larrons en foire. Le Front condamne virtuellement à mort, le régime expédie au cachot. Blasphème ! Le journaleux, heureusement libéré avec ses compagnons quelques mois plus tard, en tremble encore. Lui aussi avait frôlé l’irréparable en soufflant sur les braises d’un foyer hautement inflammable : la libido du messager d’Allah. 

Ainsi, longtemps après que les ayatollahs de Téhéran ont officiellement renoncé à faire tuer Salman Rushdie, des affaires du même style éclatent régulièrement aux quatre coins des vastes horizons dominés par la foi islamique. Rappelons quel était le « crime » du romancier anglo-indien : avoir articulé une saga onirique autour de personnages manifestement inspirés de la vie de Mahomet et de celle de son harem. Avec, comme toile de fond, les « versets sataniques ». Ces phrases du Coran dans lesquelles le Prophète, provisoirement inspiré par le diable, reconnaît le caractère sacré des trois déesses femelles de la Mecque anté-islamique. Versets instantanément abrogés quelques lignes plus loin, mais qui suscitèrent de siècle en siècle une furieuse polémique chez les théologiens. Rushdie, avec sa verve picaresque, braquait donc les projecteurs sur deux tabous : le sérail - transformé en bordel - et les sulfureuses divinités féminines qui avaient eu l’outrecuidance historique de précéder Allah. 

L’affaire Rushdie n’est pas finie. Même si la longue et atroce traque de l’écrivain a cessé, la chasse au blasphémateur durera tant que l’Islam sera tenaillé par l’angoisse du sexe. Tant qu’il refusera d’affronter son ambivalence. Celle d’une religion dont le Prophète a une vie amoureuse torride. Dont la juridiction consacre des milliers de pages au déroulement bon ou mauvais des problèmes d’alcôve. Dont la récompense suprême dans l’au-delà consiste à faire l’amour à perpétuité.

Les journalistes nigérians et jordaniens, comme Rushdie, leur alter ego, en ont pris pour leur grade parce qu’ils en savaient trop. Et parce qu’ils en parlaient trop. 

Et pourtant ! le Coran est là-dessus très causant. La Sunna - la tradition islamique - volubile. Les biographes autorisés de Mahomet intarissables. Le sexe du Rassoul, l’envoyé de Dieu, mais aussi celui des croyants et des croyantes, occupe une place centrale dans un Islam aussi gaillard que guerrier. 

A Médine, Mahomet qui, entre épouses et concubines, vit avec onze femmes en même temps, constitue pour la communauté musulmane naissante un modèle absolu en matière conjugale et érotique. Il est beau, il aime et est aimé. Depuis la mort de sa première épouse Khadidja, son aînée de quinze ans, il multiplie les unions, que ce soit par stratégie politique ou par simple coup de foudre. Cette polygamie succède à une monogamie absolue : Mahomet a en effet été totalement fidèle à Khadidja. 

Pourquoi ? La tradition observe là-dessus un silence aussi surprenant que la logorrhée qui lui succédera. Avant que la chronique musulmane sur la vie du Prophète ne devienne aussi érotique qu’un recueil de contes galants, il y eut donc ce blanc. Il mérite qu’on s’y attarde. 

Comment l’épouse âgée avait-elle réussi à fidéliser son Prophète pendant vingt-cinq ans ? Toutes les hypothèses sont permises. Personnalité formidable ? Habile dosage d’amour maternant et érotique ? C’est Khadidja qui a choisi Mahomet. Femme d’affaires richissime, deux fois veuve, elle a remarqué le jeune caravanier sans le sou, magnifique, énigmatique. Elle s’est décidée à faire de lui son époux malgré l’opposition de sa famille. Elle enivre son père pour lui dérober son consentement. Manifestement, Khadidja est une superwoman. Sa conduite est résolument moderne. C’est elle qui « porte » Mahomet dans les premiers temps de sa prédication. L’aventure mystique commence sous le règne de Khadidja qui, grâce à sa fortune, le délivre des soucis matériels. Elle affronte avec lui la haine des Mecquois, le soutient dans l’épreuve. Cette relation conjugale d’un quart de siècle reste pourtant nimbée de mystère. Ibn Hanbal rapporte simplement la jalousie de Aïcha vis-à-vis de la défunte. Mahomet lui fera une scène.

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