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France : La mixité scolaire est-elle menacée ?

par Dorothée Werner

dimanche 6 juillet 2008

(paru dans : Elle, 5 juin 2008)

Désormais, pour certains enseignements, garçons et filles pourront être regroupés par sexe. Cette loi met-elle en péril le principe fondamental de la mixité ? Les clés du débat. Par Dorothée Werner.

La mixité à l’école est-elle soluble dans l’eau de piscine, endroit où les profs constituent parfois des groupes séparés de filles et de garçons ? Ce sacro-saint principe de l’école républicaine vient-il d’être remis en cause en douce, ni vu ni connu ? S’agit-il d’un retour à la ségrégation sexuelle dans les écoles, avec d’un côté les garçons Pokémon, bagarres et Indiana Jones, de l’autre les filles Barbie, barrettes et Hello Kitty ? Nage-t-on en pleine régression ? Est-on au contraire en train d’assouplir une règle trop stricte, devenue inadaptée à la réalité ? Cette question cruciale revient sur le devant de l’actualité par la petite porte et, à vrai dire, d’une bien étrange manière : le 15 mai dernier, un texte de loi a été définitivement voté par le Parlement, mettant le feu aux poudres. Le comble, c’est que, à l’origine, ce texte est une transposition dans le droit français de cinq directives de l’Union européenne contre… les discriminations en tout genre, qu’elles soient fondées sur l’origine, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, la santé ou le handicap ! Mais voilà qu’une disposition de rien du tout, une petite phrase ajoutée au texte, l’alinéa 4 de l’article 2, sème la zizanie. Elle stipule tout simplement ceci : « Le principe de nondiscrimination fondée sur le sexe [...] ne fait pas obstacle à l’organisation d’enseignements par regroupement d’élèves en fonction de leur sexe. » Ce texte (dont les décrets d’application devront encore être écrits) signe-t-il le début de la fin du mélange des sexes à l’école ? Ou bien ne fait-il qu’entériner les faits, puisque l’Education nationale permettait déjà aux profs de séparer exceptionnellement les filles et les garçons dans les cours d’éducation sportive ou sexuelle ? Pour la majorité de ceux qui se sont exprimés sur cette question, l’heure est grave.

C’est d’abord la Ligue des droits de l’homme qui s’indigne : « Prétendre protéger les filles par le retour au passé et par la ségrégation est absurde et inacceptable. A quand des autobus et des wagons réservés aux f emmes ? » Unanimes, les syndicats d’enseignants et les fédérations de parents d’élèves demandent la suppression de cette disposition. A la FSU, on résume le sentiment général : il s’agit d’une « grave remise en question de la loi Haby de 1975 (voir encadré, ndlr), qui marquait le long chemin vers l’égalité dans la scolarisation des filles et des garçons ». De leur côté, les parents d’élèves (via la FCPE) rappellent que la mixité n’est pas juste un concept idéologique, mais qu’elle participe au rôle même de l’école : « Le but de l’école et de la laïcité, c’est aussi d’apprendre à vivre ensemble. » En fait, profs, parents et observateurs de l’école (sociologues, psys, chercheurs en sciences de l’éducation) affichent une grande perplexité :

cette loi n’était en rien une obligation imposée par Bruxelles, puisque l’organisation de l’éducation reste une prérogative nationale. Elle n’a jamais été demandée par aucun lobby, ni religieux ni politique (même l’extrême droite n’a jamais remis en cause ce principe). Et, sur le terrain, elle ne sert à rien puisque des entorses assouplissant à titre exceptionnel le principe de mixité n’ont jamais posé aucun problème. Alors, évidemment, puisque seule la droite a voté ce texte (la gauche s’est abstenue), tous s’interrogent sur les motivations réelles du gouvernement… Au syndicat de profs SGEN-CFDT, on ne veut pas « sonner le tocsin », mais on manifeste une certaine inquiétude, en dénonçant « une régression créant un climat déplaisant ». Les associations de parents d’élèves (FCPE) se demandent s’il ne s’agit pas là d’une faille ouverte dans laquelle le particularisme religieux pourrait s’introduire, par exemple « en séparant garçons et filles pour tel ou tel enseignement ». Ce qui fait dire à certains que, par extension, cet alinéa enfreint aussi le principe de laïcité…

Le gouvernement se veut rassurant

De l’autre côté, défendant la loi tout en la dédramatisant au maximum, le gouvernement marche sur des oeufs. Soucieux d’éviter un nouveau sujet de fâcherie avec des enseignants déjà très remontés, le ministère de l’Education nationale se veut extrêmement rassurant : « Le principe organisateur de l’enseignement dans les établissements publics reste celui de la mixité. Limité dans sa portée, cet article ne fait que rappeler un état du droit antérieur », a-t-il affirmé, en faisant référence aux exceptions à la règle de la mixité qui existent déjà. Enfin, le ministère en a remis une dernière couche en précisant que « la formulation juridique retenue exclut toute incitation à développer des enseignements séparés ». Pourquoi cette loi, alors ? Le privé s’est-il réjoui ? Même pas : les écoles privées ayant un contrat avec l’Etat sont ultramajoritaires dans l’enseignement privé. Et ce contrat repose justement sur un principe non négociable : la mixité ! Quant à l’infime minorité des établissements privés hors contrat (c’est-à-dire non financés par l’Etat), souvent plus religieux, ils ne représentent quasiment rien dans la masse des élèves, et chez eux la non-mixité était déjà permise…

Principe intangible ébranlé

Bref, on a beau retourner le problème dans tous les sens, ni la nécessité de cette loi ni ses implications futures ne se dessinent clairement. Reste que le principe intangible de la mixité scolaire est bel et bien ébranlé, au moins dans le texte, par ce petit alinéa mystérieux. Michel Fize est sociologue. Il y a cinq ans, ce chercheur très attaché à la notion de mixité avait publié un ouvrage provocateur intitulé : « Les pièges de la mixité scolaire. Réussite des filles et échec des garçons, désarroi des élèves et déprime des enseignants, comportements sexistes et violences sexuelles » (Presses de la Renaissance). L’enquête, évoquant la nécessité d’assouplir et d’accompagner la règle de la mixité dans certains cas, avait fait scandale en France. A l’époque, un courant anglo-saxon poussait à rétablir la ségrégation sexuelle dans les écoles publiques. Mais la mixité bénéficie depuis longtemps d’un très large consensus politique dans notre pays, et médias, chercheurs, profs et politiques s’étaient tous insurgés, scandalisés par le fait que l’on ose même poser cette question ! Aujourd’hui, c’est au tour de Michel Fize de s’étonner : « C’était bien la peine d’en faire tout un plat, si c’est pour ne pas se mobiliser aujourd’hui qu’une loi est votée, déplore-t-il. Je trouve les protestations incroyablement molles au regard de la gravité de ce texte. A ma connaissance, ce thème n’a été présent dans aucune des manifs récentes. Pourtant, cette loi légitime la coexistence de deux systèmes, mixte et non mixte. Le débat a déjà été ouvert en Espagne et en Belgique… Ce qui me frappe, c’est que la mixité est l’un des grands principes républicains : il ne devrait pouvoir être remis en cause qu’à l’issue d’un vaste débat public ! » Sur les intentions du gouvernement, le chercheur évoque tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : « Cette loi cache-t-elle une remise en ordre conservatrice de l’Education nationale, qui passerait par le fait de redonner de l’autorité au maître, faire lever les élèves à l’entrée en classe d’un profes seur ? La polémique sur les uniformes va-t-elle suivre ? » Si elle doit être défendue bec et ongles, la question de la mixité mérite cependant d’être posée calmement : « Il faut la préserver tout en se demandant comment la faire mieux vivre, acquiesce Michel Fize. Elle n’a pas de vertu en soi si on ne l’accompagne pas du savoir-vivre ensemble. Mais plutôt que de réfléchir à cette question avant, de manière pragmatique et sans idéologie, de pointer les problèmes et d’imaginer des accompagnements, on a préféré faire l’autruche. Résultat, on arrive aujourd’hui à cette extrémité, en légalisant l’autre système. C’est grave. »