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Classes moyennes et conscience de classe : 1. L’ émergence des classes moyennes et 2. anesthésie de la conscience prolétarienne

jeudi 7 novembre 2013, par siawi3

Sources :
http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/classes-moyennes-et-conscience-de-classe/7182
&
http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/classes-moyennes-et-anesthesie-de-la-conscience-proletarienne/7208

Classes moyennes et conscience de classe

1.L’émergence des classes moyennes
Jeudi 24 octobre 2013
Par Michel Zerbato
Universitaire.
Auteur de « Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions »Osez la République Sociale"

« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence,
c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. »

Marx, Avant-Propos à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859)

La chronique sur l’enjeu des classes moyennes, qui voulait ouvrir un débat sur la notion de classe sociale, a suscité diverses réactions auxquelles nous avons répondu précédemment. Sur la question cruciale de la conscience de classe, une lectrice remarquait que, selon Marx, il n’y a pas de classe sans conscience de classe et donc, les intérêts des classes moyennes étant divergents, celles-ci n’existent tout simplement pas. Cependant, les classes moyennes sont une réalité empirique incontestable, et elles n’auraient tout simplement pas leur place dans le système de pensée des classes ? C’est là, pour qui veut comprendre le monde afin de le changer, une difficulté qu’une « analyse concrète de la situation concrète » doit surmonter, condition sine qua non d’une stratégie d’action efficace.

Si l’on suit Marx, la société bourgeoise, celle dans laquelle se développe le rapport capitaliste, est par principe une société polarisée : les propriétaires des moyens de production d’un côté, qui décident de la destination du travail, les prolétaires de l’autre, qui n’ont que leur force de travail à vendre. Le rapport de domination et les intérêts de classe sont certains, mais les dominés n’en ont pas clairement conscience. Sinon, on ne comprend pas pourquoi les prolétaires ne se sont pas encore levés tous ensemble pour renverser leur état d’assujettis. Ni pourquoi des salariés surexploités dans le travail nocturne ou dominical s’élèvent contre les syndicats et un Code du travail fait pour les protéger. Effet de la croissance, dira-t-on, dans le premier cas, l’amélioration des conditions de vie ayant assoupi les consciences, effet de la crise, dans le second, la détérioriation de ces mêmes conditions de vie. Ainsi, à chaque fois, l’intérêt de court terme, le quotidien, l’emporte sur l’intérêt de long terme, la vie.

Si l’on suit encore Marx, c’est l’idéologie de la classe dominante qui éteint la conscience de classe des dominés : « que démontre l’histoire des idées, si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. » (Manifeste…). C’est ainsi que les plus précaires des salariés se réfugient dans des solutions individuelles, « oubliant » leur intérêt de classe. C’est qu’ils n’en ont pas, considérait Marx, car ce « sous-prolétariat », ou lumpen, ne survit que par la grâce des employeurs, qui profitent du désepoir de ces travailleurs déclassés, « inemployables », disent les économistes.

Parallèlement, la marche de la société a fait se multiplier des couches intermédiaires, que leurs meilleures « conditions matérielles de la vie » éloignent de même de la conscience de classe ouvrière. Ces classes moyennes sont hétérogènes, car faites de salariés qui vendent leur force de travail dans des conditions très différentes, avec des conditions de travail et de vie différentes, elles n’ont donc d’intérêt commun que la possibilité individuelle d’améliorer leur statut social. Elles sont ainsi perméables à l’idéologie qui assure la reproduction du système qui les a faites naître, celle de la classe dominante. Et quand la crise dudit système éloigne leur espoir d’un meilleur statut social, elles s’arqueboutent « naturellement » sur la défense desdits acquis. L’émergence des classes moyennes joue un rôle essentiel dans le brouillage de la conscience de classe ouvrière et le maintien de la société bourgeoise.
1. L’émergence des classes moyennes

La progression du mode de production capitaliste s’est accompagnée de l’ascension politique et sociale de la bourgeoisie, un temps compatible avec l’aristocratie foncière jusque là dominante. En même temps, la production industrielle condamnait la petite production marchande, et Marx prévoyait la déchéance des artisans, commerçants, etc., formant une classe moyenne hétéroclite qu’il désignait par petite-bourgeoisie. Classe moyenne, au sens d’un ensemble de couches sociales vestiges de l’ancienne société qui pouvaient être propriétaires de capital, mais devait travailler pour subsister. Cette classe rassemblait ceux qui n’étaient ni la bourgeoisie (« la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié », dit le Manifeste), ni le prolétariat (qui ne peut subsister qu’en vendant sa force de travail à la bourgeoisie). Et elle disposait d’un revenu intermédiaire.

Contrairement à la prédiction de principe de Marx selon laquelle la classe moyenne était vouée à s’éteindre ou à se rallier, celle-ci s’est beaucoup développée dans la société moderne, jusqu’à y prendre une place centrale. Mais ce n’est plus essentiellement la petite bourgeoisie d’antan, elle est aujourd’hui faite de couches salariées, du secteur privé ou du secteur public, dont l’origine tient aux contradictions du capitalisme, entre contraintes et besoins, qu’elles contribuent à surmonter, grâce aux gains de productivité combinés à une vaste redistribution du revenu et de la richesse (du patrimoine).

Ces couches sont nées de la dynamique du profit, qui devait surmonter la tendance à la baisse de son taux par une réduction du coût salarial, mais aussi de la nécessaire acceptation sociale des rapports de production capitalistes, facilitée par la hausse des salaires, d’autant mieux acceptée par les employeurs qu’en ouvrant des débouchés, elle contribue à la réalisation du profit. Ce sont les gains de productivité qui ont permis de tenir les deux bouts de cette gageure, en permettant de concilier le salaire comme coût et le salaire comme revenu.
Dynamique du profit et classes moyennes

Historiquement, les capitalistes ont combattu la tendance à la chute du profit par divers moyens, les contre-tendances à la baisse du taux de profit (augmentation de la durée du travail, commerce extérieur, etc.), le plus déterminant du point de vue du changement social étant sans doute l’obtention de gains de productivité, via l’organisation scientifique du travail (OST), d’abord le taylorisme, puis le travail à la chaîne. La première phase du développement industriel était celle de la « soumission formelle du travail au capital » : selon le droit de propriété, le salarié produisait pour le compte du capitaliste, certes, mais selon les normes technologiques définies par son métier, qui déterminait donc la valeur de la marchandise produite. Par contre, la mécanisation et l’OST ont permis la « soumission réelle », avec laquelle c’est le propriétaire des moyens de production qui dicte la façon de faire, la succession des tâches, le temps passé sur chacune d’elles, etc. La valeur de la marchandise produite dépend désormais de la capacité du capitaliste à définir des normes technologiques performantes : une bonne conception de la chaîne de montage qui permet de réduire les coûts salariaux aide à rendre le produit compétitif et à faire du profit.

Pour aller sur le marché, le bourgeois, propriétaire des moyens de production, a donc besoin de bureaux d’études, d’ingénieurs pour concevoir, de cadres et de techniciens pour faire exécuter, etc. Ceux-ci sont rentables s’ils permettent de gagner en efficacité en faisant suffisamment baisser la valeur des marchandises pour dégager les moyens de les inciter à bien travailler. Le surprofit dégagé par l’OST est plus ou moins équitablement réparti selon le niveau des salaires ou primes accordés, mais dans tous le cas, des inégalités vont apparaître, intrinsèquement liées à l’organisation du travail et déterminant à une hiérarchie des revenus : ouvriers, spécialisés et professionnels, cadres, moyens et supérieurs, etc.

Mais il faut former ces ingénieurs, techniciens et cadres, donc une école obligatoire, de l’enseignement élémentaire, pour qu’au moins les ouvriers sachent lire sur quel bouton appuyer, au supérieur, en passant par un intermédiaire, y compris pour les filles quand elles entrent dans le monde du travail. Il faut donc des enseignants et des formations d’enseignants, etc. Ainsi se multiplient les couches dites intermédiaires, ni patronales, ni ouvrières, dont les salaires ne sont plus en lien direct avec une simple reproduction de la force de travail. En regard de leur degré de qualification (études, diplômes, etc.), la convention sociale de salaire octroie à ces couches indirectement productives un statut social supérieur à celui des couches plus directement productives, moins qualifiées, via le critère de classification de l’INSEE en termes de « professions et catégories socioprofesssionnelles » (PCS, ex-CSP depuis 1982). Ces salariés bénéficient ainsi d’une forme de distorsion de la distribution du revenu qui les récompense théoriquement de leur contribution à l’efficacité des producteurs directs.
Question sociale et classes moyennes

Les économistes classiques, au début du XIXe s., réduisaient la question sociale au « problème économique », celui de la production de richesse, de sa répartition et de son utilisation. L’organisation sociale autour d’un marché « libre et non faussé » garantissait alors la cohérence optimale entre ces trois dimensions. Cette approche libérale allait dans le sens des intérêts de la bourgeoisie, qui avait besoin d’une société pacifiée et unie, car le marché, sur lequel repose le système capitaliste, implique le libre choix individuel, choix de travail, choix de consommation, choix de vie, mais le marché ne peut en lui-même créer les rapports sociaux qui l’accueillent. Le marché est incompatible avec une société fondée sur la loi du plus fort : pourquoi échanger en payant si je peux me servir ? Tout au long du XVIIIe siècle, les physiocrates se sont élevés contre les obstacles à l’échange, « laissez faire, laissez passer » réclamaient-ils au roi, contre la « police des grains », ou aux féodaux, contre les péages ? C’est la Révolution de 1789 qui mit fin aux privilèges et ouvrit en grand la voie au marché.

Mais le développement du capital requiert que les individus acceptent la société marchande bourgeoise, avec toutes les contraintes sociales qu’elle génère, de conditions de travail, de vie, avec les inégalités de revenu, les périodes de chômage et de misère, etc. Le développement économique a permis de meilleurs salaires et de meilleures conditions de vie. Il a permis aussi des transferts sociaux, qui ont contribué à l’intégration (la soumission) de la classe ouvrière, via l’impôt ou la cotisation sociale, base du « vivre ensemble », qui implique un État, pour le pouvoir, l’instance politique pour la décision de valider, et donc la nation pour l’acceptation de l’ensemble. Le capitalisme et la société bourgeoise se développent nécessairement dans le cadre de l’État-nation.

Dans ce cadre, et en réaction au inégalités sociales criantes, un mouvement ouvrier s’est organisé politiquement et syndicalement pour mener tout au long du XIXe siècle des luttes pour un meilleur partage global de la valeur ajoutée, qui ont largement contribué à une redéfinition permanente de la convention de salaire, en faveur des couches moyennes et populaires. Ajouté à la grande hétérogénéité des couches moyennes, cela a abouti à une grande disparité de traitement, et aujourd’hui la classification PCS n’est plus totalement satisfaisante, les économistes ou sociologues préférant une classification en termes de revenu. D’autant plus qu’en même temps, ces luttes ont développé, à côté du salaire direct, privé, un salaire socialisé.

Salaire socialisé, au sens du montant des dépenses sociales qui contribuent à couvrir le coût de la reproduction de la force de travail. Il a deux composantes : les dépenses pour les services publics (éducation, transports, etc.) et les dépenses pour la protection sociale contre les « risques » que couvrent quatre branches de la sécurité sociale (retraites, santé, famille, accidents du travail et maladies professionnelles), auxquels on ajoute celui de la perte d’emploi (chômage). C’est bien de salaire socialisé qu’il s’agit, et non différé, par exemple, car le terme d’assurance sociale ne doit pas tromper. Et même en cas d’assurance, c’est toujours la prime versée à un moment qui couvre les accidents du même moment, il n’y a pas de cagnotte dans laquelle l’assureur stockerait les primes en attendant de devoir les reverser.

Que la socialisation se fasse par l’impôt ou la cotisation sociale ne change rien au fond de l’affaire, ce n’est qu’une différence de modalités, le produit de l’histoire de la formation du régime politique et social. Ces luttes ont procuré des “acquis sociaux” qui ont assuré la cohésion sociale et ouvert des débouchés à la production, ce qui a abouti à la mise en place des “normes sociales de consommation” du “fordisme” à la base des Trente glorieuses et à la consommation de masse. Tant que les gains de productivité ont permis de maintenir un équilibre minimal entre l’impératif de profit et celui de débouché, il y avait une certaine rationalité à espérer un progrès social continu et à abandonner l’idée de révolution.

Mais il ne suffit qu’une chose soit rationnelle pour le système pour qu’elle advienne mécaniquement : les individus patrons ne voient que leur intérêt particulier, les organisations patronales que l’intérêt des fractions du capital qu’elles représentent. L’intérêt de la bourgeoisie ne s’impose pas de lui-même, mais par la dialectique d’ensemble de la lutte des classes. C’est ainsi que, par une ruse habituelle de l’histoire, ces classes moyennes, nées de la lutte contre la classe dominante, contribuent à la renforcer.

2. Classes moyennes et anesthésie de la conscience prolétarienne
Dimanche 3 novembre 2013
Par Michel Zerbato
Universitaire.
Auteur de « Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions »Osez la République Sociale"

Seconde partie du texte “Classes moyennes et conscience de classe”, dont la première partie s’intitule : L’émergence des classes moyennes

La question de savoir pourquoi la conscience de classe des dominés n’émerge pas est très complexe, mais si la réponse est bien dans « les conditions de la vie matérielle », celle des classes moyennes y prend nécessairement une grande part. Certes, si ce sont bien les conditions de la vie matérielle qui déterminent la conscience, il est évident que la complexité du processus interdit de faire un lien mécanique des unes à l’autre. Cependant, il est possible d’en donner un schéma qui permette de comprendre ce qu’il se passe.

Globalement, les conditions de la vie matérielle sont celles du travail et celles de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire principalement de la consommation, privée ou collective (services publics). De ces conditions, émergent alors des valeurs et des comportements cohérents avec le mode de vie que permettent socialement l’emploi et le revenu correspondant. Socialement, au sens où la cohésion sociale est une condition sine qua non de la bonne marche du système et de sa reproduction. Diversité des situations, donc, diversité des valeurs nouvelles et des comportements qui en résultent.

Quant aux classes moyennes, l’amélioration de leur qualité de vie doit les conduire à penser autrement que les couches plus populaires. Cela renvoie d’abord aux effets d’un revenu au-dessus de celui des couches populaires, effets qui dépendent du degré auquel leur pouvoir d’achat leur ouvre les portes du monde de la consommation de masse et de la constitution d’un patrimoine. Cela renvoie ensuite aux valeurs qui dictent leur comportement et les insèrent dans la société, dont c’est un cliché de dire qu’elles tournent autour de l’individualisme, quand ce n’est pas du cynisme.

• Associer classes moyennes et consommation est un réflexe général, le débat sur le ras le bol fiscal en est un exemple caricatural : même les libéraux, qui ne jurent que par la baisse du coût salarial, expliquent que s’attaquer au pouvoir d’achat des classes moyennes est mauvais pour la croissance et l’emploi ; certes, c’est pour demander la baisse des dépenses publiques et la réduction des services publics ou de la protection sociale, mais ils utilisent un argument « keynésien » ! Si l’équation « classes moyennes égale pouvoir d’achat égale consommation » est si généralement admise, c’est parce qu’elle un puissant vecteur de l’idéologie dominante : le libre choix sur le marché, le progrès des conditions de vie, l’accès à l’ascenseur social, au capital social, etc., font que la classe moyenne échappée à la condition ouvrière ne se vit plus comme opprimée et adopte les valeurs de la société bourgeoise.

La grande hétérogénéité de ces couches moyennes pose ainsi le problème de ce que Lénine appelait l’aristocratie ouvrière et qui était pour lui un obstacle à la révolution, la limite indépassable de l’action syndicale des Trade Unions étant la défense de la condition ouvrière : les syndicats ne sont pas « naturellement » révolutionnaires. Au plus fort des Trente glorieuses, la « gauche moderne », tant politique que syndicale, a placé ses espoirs de transformation dans ce salariat avancé, tandis que la « gauche archaïque », CGT et PCF en tête, misait de même sur ces ITC (ingénieurs, techniciens et cadres), sans voir qu’ils n’avaient aucun intérêt ni envie de changer de monde, eux qui voulaient juste changer la vie.
Ajoutée à ces erreurs stratégiques, la crise a contribué au fort affaiblissement du mouvement ouvrier, par diverses transformations qui fractionnent l’emploi. Le développement du travail intérimaire, l’externalisation des salariés dans des entreprises sous-traitantes, etc., ont fait éclater les collectifs de travail constitués dans les grandes unités et conduit le syndicalisme à résister sur les bastions les plus solides, les ouvriers et employés bien intégrés, les plus aptes à se défendre contre l’agression anti-sociale.
Une conséquence en est la perte d’unité de perception des enjeux politiques et sociaux qui aboutit à une apparente schizophrénie des organisations syndicales, même les plus contestatrices, qui continuent au niveau national de résister à la régression sociale, mais qui négocient localement des plans sociaux ou signent des accords de flexibilité des horaires ou de gel des salaires. L’impuissance à faire valoir nationalement leur intérêt et l’urgence de l’immédiat conduit les salariés à accepter des régressions en chaîne, ce qu’il s’est passé avec le travail dominical ou nocturne le montre à l’envi.

Parallèlement, avec la crise, les partis politiques ont du mal à mobiliser sur des objectifs autres que de ne pas être déclassés, des salariés qui ne se vivent plus comme des prolétaires. Ainsi, à droite comme à gauche (hélas), les partis « de gouvernement » ont parié sur les classes moyennes et renoncé à tout objectif de changement profond, tandis que les partis de gauche « révolutionnaires », interdits de toute compréhension de la crise par leurs présupposés idéologiques assimilant marxisme et stalinisme, n’ont pu éviter que leur audience tombe vers zéro.
Sans référence idéologique solide, les couches moyennes tentent de sauver les meubles en gardant leur confiance dans ceux qui conduisent les politiques néo-libérales qui les laminent tout en leur laissant croire qu’ils vont les protéger des tempêtes qui viennent : le clientélisme peut prospérer tranquillement sur ce terrain favorable. Pendant ce temps, totalement abandonnées, les couches « périphérisées » se détournent de la politique et vont alors « naturellement » vers l’abstention ou l’extrême droite.

L’aspect matériel de l’insertion sociale des classes moyennes contribue donc à tenir sous le boisseau la conscience de classe des salariés moyens, mais il n’y parviendrait pas sans l’aide de la représentation qu’ils se font de leur place dans la société. Ainsi, leurs conditions de vie très disparates les rendent plus ou moins perméables à l’idéologie bourgeoise, ceux qui appartiennent aux couches parmi les plus aisées pouvant même se situer, très cyniquement, dans une perspective carrément anti-prolétarienne. Tels ceux qui s’inscrivent professionnellement dans la mondialisation, qui sont « dans la mobilité », qui n’ont pas de frontières, qui travaillent ou étudient à l’étranger et voyagent plus ou moins « low cost », selon leur statut, qui n’ont pas d’autre attache territoriale que le siège de leur multinationale, et qui sont ainsi déconnectés du reste de la société.
Or la nation est le lieu de la prise de conscience de classe, le lieu de la République et de la constitution des sphères de la (vraie) liberté. La réalité sociale est dans les rapports de classe, donc dans l’État, qui en est l’émanation, et dans le politique, qui le légitime, au sein de la nation. Là où il n’y a pas d’instance politique de régulation de la question sociale, la classe dominante doit s’imposer par la force puisqu’elle ne dispose pas d’autre moyen de bâillonner le peuple. Par contre, le développement du capitalisme, qui passe par celui du marché, a besoin de la paix sociale1 et donc d’instances politiques de négociation du rapport de forces entre classes. C’est ce que Jaurès avait compris, qui voulait la République sociale, mais les libéraux aussi, qui s’ingénient au contraire à nier toute place du politique dans la société pour légitimer la soumission de la nation à la prétendue optimalité économique, en réalité aux choix la bourgeoisie.
C’est dans la nation que se nouent les solidarités, le « vivre ensemble », pas dans un imaginaire libertaire où les sujets sont citoyens du monde. À leur appui, les internationalistes béats citent souvent cette célèbre phrase du Manifeste : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Mais elle signifiait, non pas qu’ils ne doivent pas en avoir, mais qu’ils n’en ont pas parce que la bourgeoisie les en exclut, et que la libération du prolétariat passe par sa réintégration dans la patrie, afin de se constituer en classe souveraine avant de pouvoir, in fine, faire la révolution prolétarienne, qui, elle, abolira tout à la fois classes et nations.

Les essayistes ont très tôt dénoncé les aspects délétères de la « société de consommation », dès avant même qu’elle ne s’étende à l’ensemble des classes moyennes, mais aujourd’hui ils sont bien oubliés, si ce n’est par les « décroissants », qui tels le Don Quichotte se battent contre des moulins à vent. L’imprégnation des esprits est telle, aujourd’hui, et les inégalités tellement fortes, qu’il est difficile de persuader les couches moyennes basses, qui n’aspirent qu’à augmenter un peu leur part du gâteau, qu’il est de leur intérêt d’être plus sobre. Et encore plus aux couches populaires, à qui la sobriété est durement imposée.

• La force du consumérisme est accrue par ses effets sur les valeurs. En tant que le capitalisme est une économie de marché, il repose sur l’échange et le libre choix de celui qui vend ou achète est fondamental. La liberté individuelle est consubstantielle au capitalisme et le libéralisme sa doctrine naturelle. Mais la liberté de l’individu consommateur est totalement formelle, car elle entre en contradiction avec celle de l’individu travailleur, qui est dans un rapport inégal avec son employeur. Le salarié est contraint par la nécessité absolue de vendre sa force de travail pour subvenir à ses besoins, tandis que l’employeur peut décider de ne pas l’acheter, étant lui-même sa soumis à la loi du marché, qui lui impose d’être compétitif et de dégrader les conditions de travail si besoin est.

Avec l’amélioration des salaires, les valeurs de travail et de solidarité, sur laquelle peut reposer la conscience de classe, se perdent dans un individualisme qui progresse d’autant mieux dans l’ensemble la société, que comme le déplorait déjà Platon, la richesse ne va pas nécessairement à la vertu. Quand les éléments de solidarité (services publics, etc.) sont disqualifiés par la diminution drastique des financements, tandis que les impôts augmentent et que l’école, les hôpitaux, la sécurité, etc. fonctionnent de plus en plus mal, les classes moyennes s’interrogent : où va l’argent ? à quoi bon l’effort ? Le repli individualiste gagne alors les esprits, jusque à la gauche de la gauche, où ne sont pas rares des réactions quasi résignées du type « au fond, chacun à le droit de construire sa liberté et de croire ou ne pas croire au ciel… »

Cette perversion capitaliste de l’idée de liberté atteint l’idéologie des « droits de l’homme », en vidant de contenu réel cette conquête citoyenne contre les possédants transformée en droits purement individuels. De pair avec l’universalisme, victime du même traitement, elle concourt alors à la mondialisation des esprits (le monde est un village), au rejet de la nation (elle oppose les peuples) et donc de la République, idée creuse sans le sentiment pour chacun d’être un acteur politique, d’où la désaffection des salariés vis-à-vis de cette forme d’organisation « naturelle ». Ainsi, selon l’historien S. Ledoux (« L’histoire-bataille n’est plus un socle identitaire », Le Monde), les crimes contre l’humanité deviennent le socle identitaire du vivre ensemble : on passe de la raison à l’émotion, du concert des nations à l’humanité, on oublie que l’émancipation de l’homme passe par la fin des classes.

Dans le prolongement de cet individualisme structurel, la valeur d’égalité se dégrade aussi : on mettra en avant la méritocratie et l’égalité des chances, mais quand faute d’emplois suffisants, l’éducation n’ouvre plus la porte de l’ascenseur social, et mieux vaut compter sur le capital social ou les réseaux, l’égalité devient le droit de faire comme les autres, contre les autres. Il n’y a plus que des individus en concurrence, empêchés dans la perception de leur vraie situation de classe.
L’idéologie dominante s’insinue dans les esprits, notamment via le langage, le vocabulaire et le raisonnement économiste ou managérial. Elle dispose à cette fin de nombreux intellectuels stipendiés déclarés experts (médiatiques), économistes, sociologues, philosophes, etc., qui ont oublié les valeurs morales de leur statut originel pour mettre la forme d’autorité dont ils disposent au service de la classe dominante.
Ainsi, le vocabulaire de la mondialisation nie la nation, avec la propagation par les publicitaires d’un « anglais de communication » vide de toute culture sociale, qui ne sert qu’à promouvoir la consommation et les techniques modernes de management. Dans tous les domaines, publics ou privés, le vocabulaire économique met en avant la rationalité du comportement de chacun, qui doit être efficace (les plus atteints disent efficient) afin d’optimiser le rendement de son capital, qu’il soit santé, social, et même culturel ou symbolique. La force de travail est devenue un capital !

La « science économique » intervient plus subtilement, en participant à la négation des classes et de la crise structurelle du capitalisme. En hypostasiant le libre choix individuel, la théorie libérale de l’Homo œconomicus soutient explicitement la fiction d’une pure économie de marché où des égaux échangent pour leur bien commun. Mais en mettant en avant les grandes fonctions du système capitaliste, le keynésianisme contribue tout autant à masquer la réalité, en faisant du salarié un consommateur, du capitaliste industriel un producteur et du capitaliste financier le fournisseur de la monnaie ; seul le rentier, qui ne consomme pas, ni ne produit, doit être contenu. L’idée de liberté est ainsi un puissant instrument d’aliénation, une composante de l’idéologie de la classe dominante dans le processus qui lui permet de se reproduire en tant que telle, en conservant le système.

Cependant, il n’y a pas de canal direct de la situation de classe, de la place dans les rapports sociaux de production, à la conscience de cette situation. Certes, les idées de la classe dominante s’étendent à l’ensemble de la société et viennent empêcher la perception de la dite situation. Ainsi, par leur attitude, les classes moyennes contribuent à la marche du capital, mais les excès du consumérisme, la mal bouffe, les médicaments frelatés, la montée de l’extrême droite, les discours sur l’insécurité, l’impéritie des oligarques, etc., peuvent faire ré-émerger dans leurs couches les moins intégrées et les plus fragilisées, des valeurs de solidarité pour se protéger dans l’immédiat, mais aussi des valeurs morales en réponse à un avenir incertain. Selon l’éducation, la religion, l’éveil à la culture politique et sociale, etc., celles-là peuvent commencer à prendre du recul, à s’interroger sur le risque autoritaire, sur la propagation de la corruption à tous les échelons de la société. C’est leur rapport à l’histoire morale du pays qui va les faire tomber d’un côté ou de l’autre. Les partis politiques pourront alors reprendre du poil de la bête.
En attendant, l’éducation populaire doit préparer les esprits à vivre le moment où les uns et les autres devront prendre parti et se prononcer sur le devenir du monde.